Arts et Expos

Un des grands représentants de l’Arte povera est mort à 80 ans. Nous l’avions encore rencontré en mars. Evocation.

L’artiste d’origine grecque, mais vivant en Italie, Jannis Kounellis est mort jeudi à Rome à l’âge de 80 ans. Il était né au Pirée en 1936, mais à 20 ans, il vint à Rome étudier à l’académie des Beaux-Arts et y resta. Dès ses premières expositions, il est proche déjà de ce que sera l’Arte povera : atteindre la poésie et la « vérité » avec des matériaux pauvres, simples, récupérés, refusant le marbre pour leur préférer les sacs de jute, les tableaux noirs, le feu, les plaques de métal, voire des animaux vivants comme des chevaux ou des rats. Il s’agissait de se détacher de la matérialité de la peinture et de la gestuelle expressionniste du peintre.

Il fit partie de ce mouvement minimaliste en moyens mais maximaliste en émotions où on retrouvait Alighiero Boetti, Mario Merz, Luciano Fabro, Pistoletto, Paolini et Guiseppe Penone, le plus jeune d’entre eux.

Une des ces installations célèbres qu’on peut voir dans la collection Herbert à Gand, est une suite de bonbonnes de de gaz avec des tuyaux qu’on peut mettre en feu.

A la Monnaie de Paris

En mars dernier, il avait pu encore investir les ors de la Monnaie à Paris et son exposition était magnifique avec une « dramaturgie » comme il le disait, tout en simplicité et force, en matériaux bruts et poésie intense.

Partout l’amour et la mort étaient proches, le danger et la beauté. Dès l’entrée, on découvrait neuf petits tas de souffre en équilibre sur les plateaux d’une balance. Sur une chaise une bassine d’eau avec, dedans, un grand couteau et deux poissons rouges.

Dans la grande salle rococo, Kounellis avait posé 8 chevalets de peintre, mais démesurés, de 2 m de côté, et composés de plaques et poutrelles d’acier. Kounellis se voulait peintre mais sans peinture.

Dans les armoires, il avait rangé des sacs de charbon et des empilements de couvertures anciennes. Sur les colonnes royales de la pièce, des morceaux de barques de réfugiés avaient été comme jetées par la violence des flots.

Au milieu encore, un tas de charbon et une plaque où deux fois par jour, on venait mettre le feu à des dizaines de becs de gaz. A côté, des vrais rats en cage.

Tout le parcours se poursuivait ainsi, mystérieux et si sensible, symbolique de ce qu’aura été son œuvre, avec toujours les couleurs noire, brune et grise de l’acier et de la toile de jute. On voyait comme des hommes dormant sous de grosses couvertures. Ils avaient le corps fait de plaques de métal courbées et piquées de trous comme le corps du Christ.

Dans une salle, toutes les vitrines étaient remplies des mêmes couteaux longs et dangereux. Une lampe au plafond était elle aussi cerclée de ces couteaux qui menaçaient de nous tomber sur la tête.

Dans une autre salle, un violoniste interprétait régulièrement une phrase de Stravinsky tandis qu’une danseuse en tutu blanc dansait devant des manteaux noirs noués bouts à bouts.

Vive Robespierre

Sur un mur, griffonné au tableau noir derrière une bougie allumée, on lisait : « La liberté ou la mort, Vive Marat, vive Robespierre ».

Kounellis excellait à brasser ainsi des images éternelles, le passé et le présent, la simplicité de ce qu’on voit et la radicalité du propos.

Ses oeuvres étaient austères et silencieuses et pourtant émouvantes. Elles semblaient surgir d’un temps indéfinissable, d’un passé lointain comme d’un avenir possible et redouté. Elles recouraient à tous nos sens : la vue, l’odeur du feu, le son du violon. Kounellis avait le don d’investir la face cachée d’un lieu qu’il occupait, de mettre au jour des objets qui semblaient y avoir été depuis une éternité, comme si personne ne les avait touchés et qu’on en était les archéologues éblouis.

« L’artiste présente une dramaturgie. Il ne « représente » rien mais il « présente », nous disait-il. S’il ne fait que représenter, l’artiste n’est plus qu’un décorateur. Je suis un « visionnaire » mais je ne peins pas. Le véritable métier du peintre est en effet la vision, la peinture elle-même n’est qu’une technique. Depuis mes débuts, l’homme a toujours été très présent dans mes oeuvres. J’ai toujours pensé que le rapport que je pouvais avoir avec les choses passait par mon corps. Par la suite, j’ai entrepris une autre recherche plus axée sur la définition même du corps, le corps abordé comme espace, comme volume. »

« Le feu, le fer et le charbon sont à mon sens les matériaux qui évoquent le mieux la révolution industrielle, les sources de la civilisation contemporaine. J’ai vu le sacré dans l’objet d’usage quotidien. J’ai cru dans le poids comme juste mesure. Réinterpréter le monde. Plus il est réel, plus il est poétique et moi, je le trouve aussi plus doux. »