Arts et Expos Envoyé spécial à Paris

La polémique se déchaîne à nouveau, comme lors de l’exposition Jeff Koons, il y a deux ans. Des pétitions circulent, des groupes s’agitent. Les Français adorent ça. Murakami à Versailles, est-ce un scandale ? Est-ce bien ou mal ? Les gros mots fusent. L’académicien Marc Fumaroli, un des hérauts avec Jean Clair, de la lutte contre l’art contemporain, s’en est pris vivement à Jean-Jacques Aillagon, le directeur de Versailles, sur France Inter : "Vous travaillez en faveur de ces gens que j’ai du mal à appeler artistes. Des industries du jouet pour adultes qui ont du succès auprès de gens qui ont les moyens de s’offrir des jouets de luxe et que vous voulez absolument imposer à un public qui n’a pas envie de les connaître."

Avec Jeff Koons et Damien Hirst, Takashi Murakami, 48 ans, est "la star" de l’art d’aujourd’hui du moins, auprès des grands collectionneurs. Il a développé à Tokyo, un grand atelier qui n’a rien à envier à ce que fut celui de Rubens. Sous le nom de "Kaikai Kiki" (qui veut dire en japonais, "bizarre"), son "usine" emploie jusqu’à 120 personnes et possède des antennes à New York et Los Angeles. Ses sculptures et ses peintures sont issues de l’univers des mangas, peuplées de petites filles dignes d’Hello Kitty et de fleurs aux couleurs bonbon. Le tout teinté de post Pop art américain. Un monde à mi-chemin entre celui des petites filles sages (l’univers du "kawai", qui veut dire "mignon") et des délires psychédéliques. Ses champignons colorés évoquent autant ceux des Schtroumpfs que les champignons hallucinogènes et ses fleurs serrées les unes contre les autres semblent nous sourire de manière troublante. Son art veut faire la jonction entre le high art et le low art , amener l’art populaire au cœur de l’art des élites. En dix ans, Murakami a imposé les figures populaires des rues tokyoïtes chez les plus riches collectionneurs. Ses peintures et sculptures demandent un énorme travail, d’une précision maniaque et d’un savoir-faire absolu. Sa "factory" travaille aussi activement aux produits dérivés (on vend à Versailles des fleurs Murakami en peluche), des films d’animation, des livres, etc.

Le marché de l’art a salué Murakami. Dernièrement, "My lonesome cow-boy", un homme en taille réelle, le sexe dressé, en pleine éjaculation, jouant de son sperme solidifié comme d’un lasso, s’est vendu à 13,5 millions de dollars. Mais rassurez-vous, les sculptures qui pourraient faire scandale, comme celle-là ou son homologue féminin (une bimbo se serrant les seins en faisant jaillir une gerbe de lait), ne sont pas à Versailles. Le collectionneur belge Walter Vanhaerens les expose dans sa collection visible à Bruxelles. Mais Versailles, est vraiment "petits enfants admis".

Et le scandale ? Le mieux est de voir sur place.

Versailles un vendredi matin. La foule est déjà là. Immense. Le parking déborde de voitures et d’autobus, le RER lâche des flots de visiteurs. Les groupes attendent pour pénétrer dans les appartements royaux où sont les Murakami. Et il faut se battre pour avancer parmi les guides qui parlent toutes les langues et les touristes qui photographient tout avec leur Iphone, y compris les échafaudages. Il fait chaud, le brouhaha est oppressant, on devine Versailles plus qu’on ne peut le voir. Les gens sont là pour Versailles et pas pour Murakami. Un guide glisse à son confrère : "Ouf, personne ne m’a interrogé sur ces sculptures tombées d’un autre monde, comme des ovnis." Quand on critique Aillagon de manquer de respect à l’intégrité de Versailles, on peut rétorquer que Murakami n’est qu’une piqûre de moustique, alors que les foules - inévitables - empêchent, elles, d’admirer le lieu !

Murakami explique qu’il a fait le choix des 22 sculptures placées à Versailles, dont beaucoup de pièces créées pour l’occasion, en partant du mythe de Versailles, tel que les Japonais le connaissent au départ d’un manga pour fillettes, "La rose de Versailles", dont on a tiré une comédie musicale. C’est cette vue rêvée de Versailles que Murakami importe, avec, dans le grand salon d’Hercule, un personnage inspiré de Bouddha, mais qui serait customisé aux fantasmes d’aujourd’hui : coloré, debout sur une feuille de lotus acidulée, avec des petits bras multiples. Dans la galerie des glaces, "Flower Matango" est inspiré d’un dessin animé et de ce qui arrive quand un homme ingère un champignon et voit son corps couvert de taches colorées : une grande boule couverte de fleurs colorées et de branches comme des lianes. Dans le salon de Diane, il a placé un autoportrait ironique avec son chien (Murakami ajoute de l’humour à ses œuvres). Et dans le salon de la guerre, il a placé sa "Miss Ko", bimbo japonaise grandeur nature et mini-jupe qui choque d’autant moins qu’on en voit d’identiques parmi les visiteurs. Les autres salles sont peuplées de petits personnages et de chiens pour enfants, d’un pseudo-roi d’Andersen, de champignons ou d’une gueule ouverte faisant découvrir les merveilles de la société de consommation : Pepsi et Tomato Ketchup. Dans le jardin, une statue monumentale en or, d’un bouddha à la tête ovale, à deux faces, souriant d’un côté, grimaçant de l’autre.

Murakami et son univers dégoulinant de couleurs et d’images mangas ne convainc vraiment pas. Il n’incarne d’ailleurs qu’une partie du Japon. Le Japon, c’est aussi l’architecture minimaliste et magnifique de Sanaa et d’Ando ou le château de Katsura à Kyoto, réalisé au même moment que Versailles et qui est son exact opposé. Avec une pureté absolue que Versailles n’a pas. Si on compare la beauté épurée du palais de Katsura et les ors de Versailles, on peut dire qu’à cette époque, le kitsch et le clinquant étaient à Versailles et non au Japon. Et quand un des opposants les plus virulents à Murakami et Koons, l’Anglais Ben Lewis les critique en disant : "tout cela crée un art de la célébrité, du grandiose et de l’argent", il pourrait tout aussi bien faire allusion à l’art du temps de Louis XIV qui fut aussi un art de la célébration, du grandiloquent et de l’argent.

Si Murakami paraît bien vain, il n’empêche que confronter l’art d’aujourd’hui au patrimoine reste une initiative essentielle pour empêcher ce dernier de se momifier. Aillagon n’a pas tort quand il écrit : "La virtuosité de Murakami, sa familiarité avec les matériaux précieux (l’or est partout) , son sens de la fonction médiatique de l’art, trouvent dans cette vaste machine à créer, à innover, à communiquer que fut Versailles, un écho tout particulièrement intéressant." L’idée que Versailles ne fut jamais figée, mais continua pendant des siècles à accueillir les artistes de son temps, est reprise par le commissaire de cette expo, Laurent Le Bon, par ailleurs directeur de Pompidou-Metz. L’exposition, écrit-il "veut, avant tout, susciter la réflexion sur la contemporanéité de nos monuments et l’indispensable nécessité de la création de notre temps. Notre-Dame, les Invalides, le Panthéon, le Louvre, Versailles, sont de véritables mille-feuilles d’interventions, en leur temps contemporaines, à côté desquelles Murakami-Versailles est d’une échelle plus modeste. Pourtant, à chaque fois, les mêmes objectifs : ne jamais réduire à néant le caractère singulier de tout geste artistique et ne jamais patrimonialiser l’irréductible imaginaire du créateur" .

L’expo a coûté 2,5 millions d’euros financés par le Qatar. L’an prochain, ce devrait être, dit-on, un artiste français et on cite Bernar Venet et ses volutes d’acier, hors des appartements royaux. Ce sera plus consensuel.

Murakami à Versailles, jusqu’au 12 décembre, tous les jours sauf lundi, de 9 à 18h30. A Paris, avec Thalys, 25 trajets par jour.