Arts visuels

On connaît les peurs des musées fédéraux et plus généralement des établissements scientifiques fédéraux devant les économies imposées qui les « étranglent » et devant les projets de réforme de la secrétaire d’Etat Elke Sleurs (N-VA) qui pourraient conduire, craignent certains, à la dispersion des collections et, à terme, à leur déplacement au bénéfices d’institutions à vocation moins internationales.

Samedi, dans « L’Echo » et « De Tijd », Michel Draguet se dit « effrayé par le politique menée par Elke Sleurs et la manière brutale avec laquelle elle procède, sans concertation. Je suis là depuis 11 ans et j’ai le sentiment que mon rôle est celui d’un expert. J’étais là pour monter des projets, moderniser l’institution dans le respect des règles. Avec les équipes nous avons fait beaucoup : Musée Magritte, Musée Fin de siècle, expo Chagall, etc. Mais la poursuite des économies entamées sous la précédente législature et rendues encore plus dures par le gouvernement actuel s’apparente à une forme d’asphyxie lente des Musées royaux. Cette politique menace l’avenir de l’institution. » Il parle d’une situation « d’extrême précarité, même si grâce au volontarisme du personnel, nous arrivons à produire des résultats. »

Il a poursuivi ses remarques avec « La Libre ». L’idée évoquée par Elke Sleurs en décembre (on n’a plus de nouvelles depuis lors de cette note) de regrouper tous les différents musées fédéraux en un « cluster » très autonome avec le statut de société anonyme à finalité sociale l’inquiète car, par exemple, dit-il, « les bénéfices engrangés par un musée ne lui reviendront plus mais iront vers cette S.A. et la donation éventuelle d’une œuvre au musée n’ira plus à l’Etat fédéral mais à cette S.A. »

Pas de concertation

Michel Draguet déplore aussi le manque de concertation. « Elke Sleurs n’a effectué qu’une seule et rapide visite du musée en janvier 2015 et n’a jamais assisté à nos vernissages ». A plusieurs reprises, mais en vain, il a voulu l’alerter sur « l’impossibilité de replacer sérieusement le musée d’Art moderne dans les bâtiments actuels sur seulement 2500 m2, ce qui en ferait le plus petit musée d’Art moderne au monde ».

Non seulement, il estime n’être pas entendu ni même reçu, mais Elke Sleurs a même demandé un audit de sa gestion au musée des Beaux-Arts et au Cinquantenaire, audit réalisé par Dominique Kesteloot, l’auditeur interne de Belspo (la politique scientifique), mais sans que jamais celui-ci ne rencontre Draguet, « contrairement à ce qu’impose la déontologie et la législation en la matière » souligne celui-ci. Cet audit reprendrait, dit-on, des critiques sérieuses, mais « non étayées », répond déjà le patron des Musées royaux. « Ces éléments m’inquiètent et je comprends le président de la Cour de Cassation qui jugeait qu’en Belgique, nous sortions parfois de l’Etat de droit. »

Se pose la question de sa « loyauté » à l’égard de la ministre, mais dit-il, «la loyauté d’un fonctionnaire ne va pas au politique. Je respecte et j’applique la décision politique car elle repose sur la démocratie. Ma loyauté va à l’Etat et à l’institution dont on m’a confié la direction. »

Deux poids, deux mesures

Comme d’autres directeurs des établissements scientifiques fédéraux, il s’étonne que les institutions biculturelles (Bozar, Monnaie, ONB) aient pu être totalement exemptées d’économies nouvelles contrairement à eux et cela uniquement parce qu’elles dépendent d’un autre ministre (Didier Reynders, MR).

À ses yeux, le clivage centré sur l’argument économique ne tient pas : « Un gouvernement qui a des ambitions d’abord économiques pourrait tirer parti de la culture. Un euro investi chez nous rapporte 1,18 euros en recettes propres. On parle beaucoup de restaurer à l’étranger l’image de Bruxelles et de la Belgique et on nous oublie. Pourtant l’expo Magritte à Tokyo a fait 750000 visiteurs en 2015 et en octobre on recommence à Tokyo avec une expo Alechinsky. Avec ses équipes, les musées royaux contribuent évidemment à restaurer l’image du pays. C’est ce que font tous les pays voisins et pas nous. On ne parle pas des succès engrangés par toutes nos équipes. Les musées royaux des Beaux-arts se sont hissés au rang de 82e musée mondial. De plus, dans une société qui traverse une crise identitaire majeure suite aux attentats, la culture est un outil d’intégration et de compréhension mutuelle qu’il serait absurde sinon criminel de casser alors que nous avons besoin d’unité et de cohésion.»

Michel Draguet vient d’être évalué en cours de mandat par René Delcourt, président de Belspo. Il devrait connaître son évaluation vers le 10 juillet. Et à l’automne, il y aura une évaluation définitive qui décidera du renouvellement, ou non, du mandat de l’ensemble des directeurs généraux des Établissements scientifiques encore en fonction.

Alors sort-il aujourd’hui du bois de crainte d’être évincé cet été sur base de l’audit ? D’autant qu’il est l’objet déjà de critiques internes et externes surtout depuis la fermeture du musée d’Art moderne ? Suit-il la stratégie de Laurent Ledoux, ex-président du SPF mobilité, qui s’était attaqué à Jacqueline Galant ?

« Pas du tout. Je ne me situe pas dans un conflit de personne et je n’ai nulle intention de démissionner. Je serai même candidat à un nouveau mandat, mais comme ‘commis de l’Etat’, j’ai le devoir de protéger l’institution et son personnel dont j’assume la responsabilité. J’ai envie de dire aux politiques : ‘utilisez au mieux l’intelligence des équipes qui sont d’un grand professionnalisme, utilisez nos institutions la culture soit un outil de progrès et de cohésion sociale, tirez parti de nos succès pour relancer l’économie et rehausser l’image de la Belgique. »



Réaction d’Elke Sleurs

En réaction à l’interview de Michel Draguet à l’Echo et au Tijd, Elke Sleurs a réagi par un très long communiqué. « Elle constate avec surprise et avec regret que Mr. Draguet propage de la désinformation et fait un procès d’intention envers la Secrétaire d’Etat qui ne correspond absolument pas à la vérité. »

Dans ce communiqué, elle se refuse à toute polémique directe et rappelle ce qu’elle a fait. Extraits.

En ce qui concerne les dotations, Elke Sleurs calcule que « les Etablissements scientifiques fédéraux se trouvent renforcés et pas déforcés. » Elle ajoute qu’en juin 2015, elle a dégagé un peu plus de 11 millions d'euros pour des investissements uniques dans les établissements scientifiques fédéraux. Ces investissements représentent 30% de plus que la dotation que les ESF ont reçue en 2015.

Elle rappelle la décision prise le 26 mai dernier pour un plan de rénovation des bâtiments des musées. Elle souligne encore avoir pris des mesures pour accroître la sécurisation des musées fédéraux.

En ce qui concerme la réforme des ESF, « Soyons honnêtes écrit-elle, les ESF manquent actuellement de capacité d'action pour pouvoir fonctionner selon les normes actuellement en vigueur. Une autonomie et une responsabilisation sont nécessaires pour une bonne gestion des établissements scientifiques fédéraux. C'est pourquoi je vais rendre les ESF autonomes. En échange de l'autonomie accrue, l'entité autonome devra se justifier par rapport aux résultats. Je suis intimement convaincue que les réformes qui s'annoncent, installeront une gestion moderne des ESF. Je peux rassurer tout le monde: les moyens de dotation qui seront alloués sont les mêmes que les moyens alloués actuellement. Ils ne seront donc en principe pas modifiés. »