OEuvres telluriennes de Michel Frère

Claude Lorent Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

Artiste arrêté en son élan vital et créatif à l'aube d'une carrière déjà florissante puisqu'il avait à peine 37 ans, Michel Frère avançait pas à pas en une oeuvre picturale et sculpturale qui fut très tôt célébrée par la critique, les professionnels de l'art et les collectionneurs.

Les gestes posés aujourd'hui par le musée et par la galerie bruxelloise, outre qu'ils révèlent les dernières oeuvres jusqu'ici inédites, montrent la pertinence du propos de l'artiste qui persista dans la pratique picturale alors qu'elle était décriée, et procurent à l'oeuvre toutes les chances de pérennité.

Question taraudante

Doublement mise en exergue dans l'exposition inaugurale du Mac's au Grand-Hornu, les peintures et sculptures de Michel Frère entrent donc au musée par la grande porte et dans le meilleur déploiement de sa diversité atteignant au mûrissement depuis les grandes huiles de 1992 et 1993.

Les peintures les plus récentes, toutes de matière extrêmement dense, bouillonnante du besoin de faire émerger les émotions, les visions et les pensées le plus profondément enfouies, traduisent un état de questionnement taraudant, portant sur le monde et la peinture ainsi qu'il en est donné très peu à voir dans l'art pictural contemporain.

Michel Frère, en son cheminement inquiet, intériorisé et proche de l'essence des choses plutôt que de leur apparence, est néanmoins resté, par la manipulation des matières, attaché à l'élément premier, tellurique, constitutif de la planète des hommes auxquels s'adressent quelques sculptures.

L'origine du monde

Cette liaison intime et intense avec la terre par le biais métaphorique de l'huile des toiles et de la résine ou du plâtre des sculptures, ancre le travail dans l'origine du monde et son devenir incertain, alors que les motifs abordés, principalement les paysages des années nonante, évoquent les passages et les métamorphoses, tous les aspects éphémères et changeants.

On comprend mieux dès lors qu'ils soient si secrets, si mystérieux, qu'ils livrent à peine leur identité et n'osent que parcimonieusement les luminosités chromatiques. Tout en contraste de blancheur, les sculptures alignées sont alors à considérer en leur virginité qu'atteste leur forme indéfinie et sans référence, tenant donc de la création pure, celle qui s'apparente au plus près des formations totalement incontrôlables de la terre elle-même, d'un nuage, d'un amas de glace... toutes aventures naturelles au destin imprévisible dans le temps.

La rétrospective organisée en galerie, également héritière de ces richesses, offre quant à elle l'avantage de pointer les étapes fondatrices des oeuvres les plus accomplies, encore qu'aucune de celles présentes ne démérite, pas même les premières.

Révélé par Puzzle à Charleroi, repéré par Albert Baronian qui l'a régulièrement montré, Michel Frère s'est coupé de tous les effets de mode, puisant exclusivement à la source de l'intuition par laquelle il entendait saisir le monde, néanmoins nourrie d'une perception sensible de quelques démarches marquantes de la modernité picturale dans laquelle s'inscrit son oeuvre entier.

Le mythe de Sisyphe

De l'objet à l'informe, du bariolé à la tentation monochrome, du construit aux ravinements impénétrables, de l'âpreté à la douceur, il a exploré les données de la picturalité et livré le combat de l'aménagement du chaos qui tient, il le savait mieux que quiconque comme le prouve ses séries de peintures, du mythe de Sisyphe : tout est tentative à recommencer sans cesse. Les grandes oeuvres sont de cet acabit.

© La Libre Belgique 2002

Claude Lorent

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