Arts et Expos

Dès l’entrée de l’exposition du British museum, on est pris au cœur, C’est comme si les villes de Pompéi et Herculanum se remettaient à vivre, que leurs habitants vaquaient à nouveau à leurs occupations, et qu’on pénétrait dans une de leurs belles et riches maisons. Nous gardons trop souvent une idée institutionnelle de l’Antiquité, peuplée d’empereurs, de statues de marbre et de jeux du cirque. On en oublie qu’il y avait une vie quotidienne, étonnamment proche de la nôtre, sur bien des aspects.

Dès la première vitrine, on voit un tabouret de bois, sculpté exactement comme ceux que nous gardons toujours quelque part dans notre salon ou notre grenier. Dans une autre salle, on tombe en arrêt, avec presque les larmes aux yeux, devant un berceau de bois à bascule qu’on pouvait balancer pour endormir le bébé. Des fresques, des bas-reliefs en marbre, d’humbles graffitis retrouvés sur les murs, des sculptures de bronze sont replacées dans des espaces évoquant exactement l’arrangement d’une riche maison de Pompéi.

On resterait longtemps devant les visages si humains du boulanger Terentius Neo et sa femme. A Pompéi, les femmes étaient l’égal des hommes et tous deux montrent par les livres et stylets qu’ils tiennent en main, qu’ils sont cultivés. Les bijoux divers qu’on a retrouvés, souvent en or et pierres précieuses, rendraient jaloux les boutiques et designers actuels.

Pan et la chèvre

On voit revivre les deux villes avec leurs magasins et la fresque du boulanger distribuant ses pains. Avec l’importance du repas que l’on animait par le vin parfois coupé d’épices et de miel, en écoutant un chant et un morceau de lyre. On a retrouvé des aliments abandonnés dans la précipitation : des dattes, des pois, des grains. On a mis au jour des plats en céramique finement réalisés, des cornes en verre pour boire, des grands cratères de bronze ouvragé pour mélanger le vin. Une salle est consacrée aux plaisirs du jardin avec d’admirables fresques d’un vert tendre peuplées d’oiseaux et de fleurs. Même les tuyaux d’arrivée d’eau avec leurs robinets semblent sortis d’un quincaillier d’aujourd’hui.

Dans ces villes dont beaucoup de maisons étaient vieilles de 300 ans, se déroulait une vie agréable pour les riches. Moins certainement pour les pauvres et les esclaves, même si ceux-ci pouvaient être “libérés” et mener la vie des Romains. Des sculpteurs grecs avaient apporté leur savoir-faire unique et la statue venue d’Herculanum, d’une femme fixant sa robe avec une fibule, est à nouveau une merveille. Même les plaisirs sexuels sont évoqués, l’époque n’avait pas de gêne à l’égard du sexe. La représentation du phallus était omniprésente comme signe de protection. Les prostituées avaient leurs maisons et des fresques évoquent des positions dignes du kamasutra. Un grand marbre découvert en 1752 fit un tel scandale qu’on ne l’expose que depuis dix ans : le dieu Pan faisant l’amour avec une chèvre !

La vie quotidienne n’était pas sans désagrément. On expose le problème des toilettes, où l’hygiène était délicate à garantir et causait des épidémies dangereuses de dysenterie.

Mozart et Goethe

Toute cette vie si bien évoquée grâce à 450 objets, se figea dans la mort, brutalement, en moins de 24 heures, le 24 août 79 après Jésus-Christ, quand le Vésuve entra en éruption. Pompéi comptait 15 000 habitants et Herculanum, 5 000. Elles avaient subi, dix ans auparavant, un sérieux tremblement de terre, mais les habitants ne faisaient pas le lien avec le Vésuve, si proche, couvert de vignes. Pline le Jeune fut témoin : “Un nuage d’une taille et d’un aspect inhabituel. Sa forme rappelait celle d’un arbre et, plus exactement, celle d’un pin. Il se dressait comme un tronc gigantesque et s’élargissait dans les airs en rameaux.” Ce fut l’apocalypse. Pompéi fut recouvert de 5 m de pierres ponces et de cendres. A Herculanum, plus proche du Vésuve, ce fut pire encore. La ville périt carbonisée sous 20 m d’un mélange de pierres à plusieurs centaines de degrés. Ce fut l’horreur, mais aussi une chance paradoxale qui a permis de conserver comme figés, ces villes et leurs habitants. On n’a retrouvé morts que 10 % des habitants, la plupart ayant sans doute réussi à fuir à temps. Un quartier de Naples aujourd’hui s’appelle Herculanum et est sans doute peuplé de lointains descendants de ceux qui avaient fui le volcan. Un film au British museum montre ces gens vaquer en 2013 à leurs occupations, si proches de celles de leurs ancêtres. On a retrouvé 1 150 corps à Pompéi et 350 à Herculanum, sans compter les cadavres d’animaux. Il y en a sans doute davantage car un tiers du site de Pompéi et deux tiers de celui d’Herculanum, restent à fouiller et on montre d’ailleurs à l’expo des découvertes récentes et magnifiques.

Les deux villes furent oubliées sous les pierres pendant quinze siècles, jusqu’à leur redécouverte fortuite en 1592 et des fouilles débutèrent au XVIIIe siècle. Vite, le retentissement fut énorme : Mozart visita Pompéi en 1779 et Goethe en 1787.

Les fouilles sérieuses débutèrent en 1860 avec Giuseppe Fiorelli qui eut l’idée géniale que les corps calcinés et décomposés avaient laissé leurs empreintes en creux dans les pierres et qu’il suffisait d’y couler du plâtre pour reconstituer les corps.

Et on voit ainsi à la fin de l’expo, les morts de Pompéi et Herculanum : un chien de garde saisi par le feu du ciel et tordu par la mort, une femme coulée en résine et dans la crispation de la mort. Elle portait à son cou et à son poignet de beaux bijoux en or. Un corps fut retrouvé en bas des marches. Derrière un coin, au British, un homme accroupi, qui attendait son terrible destin. Une famille a été prise tout ensemble, le père, la mère et leurs deux enfants.

C’est cela qui est saisissant dans l’exposition, et dans le destin de Pompéi et Herculanum. On assiste en direct à la vie et à la mort d’hommes et de femmes, à la vie et à la mort d’une civilisation. Nous sommes rappelés à notre propre destin, à notre mort inévitable, à la disparition un jour de notre civilisation. On pense immanquablement à Tchernobyl et Fukushima.

Les Romains n’étaient pas dupes. L’expo montre une belle mosaïque d’un squelette tenant dans ses mains deux jarres de vin. Elle se trouvait dans une salle à manger. Un rappel quotidien de la vanité de l’existence humaine.