Arts et Expos

La valeur d'un Bruegel est aujourd'hui inestimable. Il n'y en a plus chez les collectionneurs privés. S'il devait y en avoir un en vente, un jour, découvert par miracle, sa cote devrait largement dépasser le milliard de francs. Or, en 1902, le musée d'art ancien pouvait encore acheter à la vente de la collection Edmond Huybrechts, à Anvers, «Le Dénombrement de Bethléem» pour la modique somme de 9.000 francs. Certes, les francs d'alors n'étaient pas ceux d'aujourd'hui, mais à la même vente, le musée acheta une oeuvre du peintre belge Alfred Stevens pour 25.000 francs!

Cette anecdote se trouve, comme toute l'histoire du musée dans le livre passionnant écrit en 1987, par Françoise Robert Jones Popelier, l'épouse de l'ancien conservateur en chef (éd. Mardaga). Nous nous en inspirons largement dans cet article. Un tout nouveau livre sur l'histoire du musée est en préparation et devrait être édité en 2002.

«Le musée de Bruxelles a toujours valu mieux que sa renommée», écrivait le critique d'art Eugène Fromentin en 1876. Stendhal, par contre, n'aimait guère les oeuvres flamandes. Il stigmatisait ce qu'il appelait «le vilain derrière du faune de Jordaens» et, chez Rubens, «ce sont les armures qui sont ce qu'il y a de mieux».

William Thackeray auteur de «Vanity Fair», écrivait en 1844: «C'est une ridicule petite galerie, imitant de manière ridicule le Louvre». Baudelaire aimait tout aussi peu les Rubens: «Rubens décadence, Rubens fade, Rubens fontaine de banalité». Mais il appréciait les primitifs; d'autres étaient plus élogieux comme Eugène Delacroix: «Rubens est là magnifique».

UN DÉCRET DE BONAPARTE

Le musée est né du décret signé par Bonaparte créant le musée du département de la Dyle. Comme en écho, il y avait à Bruxelles un homme, Guillaume-Jacques-Joseph Bosschaert qui rêvait de bâtir un tel musée et qui avait déjà fait un tri parmi les oeuvres enlevées des couvents et des abbayes et qui traînaient dans des dépôts car finalement dédaignés par les «voleurs» français.

Il y a trouvé par exemple un superbe Bernard Van Orley qu'on jugeait, à l'époque, fort médiocre. Bosschaert choisit ainsi une centaine d'oeuvres parmi les quinze cents entreposées. Avec ces tableaux et les envois venus de France, le musée pouvait s'ouvrir à la fin de Messidor an IX (juillet 1803).

Mais dès l'ouverture, d'anciens propriétaires, voyant leurs tableaux, en réclamèrent la restitution! Mais ces «pertes» furent largement compensées par un second envoi français de 1811, puis par une restitution de cent oeuvres supplémentaires après la défaite de Napoléon à Waterloo (sur les 271 qui avaient été saisies en Belgique en 1794!).

En 1830, à la création de l'Etat belge, le musée était communal et le resta jusqu'en 1841 où, faute de moyens pour l'entretenir et l'agrandir, la ville le vendit à l'Etat pour 1.644.000 francs de l'époque. Le premier président du musée fut le peintre Navez. On remarque à cette époque aussi que les Bruegel ne valaient pas très cher. Le musée peut acheter «La Chute des anges rebelles» pour 500 francs seulement, soit dix fois moins cher que la très belle piéta de Petrus Christus achetée à la même époque.

Les acquisitions continuèrent par la suite avec des prix toujours aussi étonnants. En 1861, le musée achète «L'Homme à la flèche» de Rogier Van der Weyden pour 1.000 francs alors qu'il achetait la kermesse flamande de David Teniers pour 125.000 francs!

L'OEUVRE DE BALAT

Mais les conservateurs de l'époque lançaient des appels désespérés. Le musée n'était pas à la hauteur de ses collections. Il fallait construire un nouveau bâtiment, «résultat de la science architectonique du pays» disait-on. De multiples projets virent le jour; celui d'Alphonse Balat fut choisi et le musée se construisit sur la rue de la Régence, le musée actuel, qui fut inauguré par Léopold II le premier août 1880 à l'occasion du cinquantenaire de la Belgique.

Ces années-là, le musée connut une époque effervescente, à la pointe de l'art contemporain avec les «XX». Mais en 1887, on scinde les deux musées: l'ancien qui occupe le bâtiment de Balat, et le moderne qui reste dans l'ancienne Cour. Le musée d'art ancien suivit alors sa voie au gré de donations comme celle du comte della Faille de Lerverghem, de Madame Errera ou du gynécologue Delporte. Le musée fut souvent agrandi.

L'essentiel du débat porta ensuite sur le musée d'art moderne. Les «XX» y exposaient, s'y mêlaient aux autres arts. Mais fait significatif du goût officiel et conservateur de l'époque aucune oeuvre exposée aux «XX» (il y avait Seurat et Gauguin!) ne fut acquise par les collections de l'Etat.

Le musée d'art moderne vécut dans le provisoire jusqu'à l'inauguration du nouveau musée en 1984. On imagina mille et un emplacements pour ce futur musée, du Cinquantenaire à la rue aux Laines en passant par Meise pour finalement rester au Mont-des-arts. L'architecte choisi, Roger Bastin, travailla dès 1970 sur des projets précis.

Mais il prévoyait un bâtiment moderne en surface à la place des quelques maisons qui s'y trouvaient. Une intense campagne fut alors menée pour sauver ces maisons. Le conservateur de l'époque a laissé des paroles très amères: «Une campagne de dénigrement fomentée par des groupes de pression devait s'élever avec violence contre les principes d'urbanisme et d'esthétisme retenus, et en faveur de l'habitat, quasi inexistant à cet endroit depuis des années. L'architecture de certaines maisons fut également défendue, bien que leur qualité et leur caractère historique fussent pour le moins discutable. Quoi qu'il en soit, l'opposition fut alors écoutée. Aujourd'hui nombreux sont ceux qui regrettent le projet initial.»

Roger Bastin imagina dès lors d'enterrer le Musée d'art moderne autour d'un puits de lumière. C'est ce projet qui fut inauguré le 25 octobre 1984.

© La Libre Belgique 2000