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C’est la plus grande énigme judiciaire non élucidée en Belgique Et elle n’est pas prête d’être résolue ! Même si les Sherlock Holmes et les Rouletabille amateurs sont particulièrement ingénieux et motivés pour développer des théories plus mystérieuses les unes que les autres autour de la disparition d’une partie d’un chef-d’œuvre de l’art mondial Il est vrai que tous les ingrédients sont réunis pour un Van Eyck Code qui n’aurait rien à envier au Da Vinci de Dan Browne

Début des années trente c’est la crise économique et la montée des périls. Des fortunes flamboyantes s’effondrent du jour au lendemain. En cette première décade d’avril 1934, la Belgique suit surtout les premiers pas de Léopold III qui a succédé à son père après le drame de Marche-les-Dames. La chute accidentelle du Roi-Chevalier, pourtant un alpiniste chevronné suscite moult rumeurs mais ce sera peu de choses à côté de celles qui vont germer autour du vol de l’Agneau Mystique en la cathédrale Saint-Bavon dans la nuit du 10 au 11 avril. Ou plutôt, pour être corrects : le vol du panneau des Juges Intègres et son avers du retable, une grisaille représentant St Jean-Baptiste.

Un an auparavant, un avocat anversois avait été informé par un client que le chef-d’œuvre des Van Eyck était en danger mais la protection de l’œuvre n’en fut pas renforcée pour autant. Pourtant en arrivant aux aurores à la cathédrale, ce 11 avril-là, le "suisse" constatait qu’une des portes était déjà ouverte. Une heure et demie plus tard, ce fut le choc : le retable de l’Agneau mystique n’était plus complet. La police se mit immédiatement au travail mais malgré pas mal de tuyaux anonymes, l’enquête ne progressa guère. Dans les milieux nationalistes belges comme "La Nation belge", l’on évoqua, sans rire, une piste allemande et un coup du Reich ! En fait, il fallut attendre le 1er mai pour disposer, enfin, d’un élément utile. Ce jour-là, l’évêque de Gand, Mgr Honoré Coppieters recevait une première lettre, écrite en français et signée D.U.A. Son auteur y expliquait être entré en possession des deux tableaux dérobés et se disait prêt à les rendre contre une rançon d’un million de francs. Pour montrer sa bonne volonté, D.U.A annonçait qu’il rendrait déjà la grisaille mais en fin de lettre, il se fit plus menaçant : un court-circuitage des conditions conduirait à la destruction de l’œuvre !

Ce fut la première d’une série de treize lettres réparties sur cinq mois. La troisième permit effectivement de retrouver St-Jean-Baptiste dans une consigne de la gare du nord à Bruxelles grâce au ticket délivré sur place ! De quoi rendre l’espoir aux enquêteurs d’autant plus que dans sa quatrième missive, le mystérieux détenteur de l’œuvre demanda la remise de la somme par l’intermédiaire de la paroisse St-Laurent à Anvers. C’est là qu’intervint un premier dysfonctionnement : au lieu de coincer le voleur/receleur qui vint chercher en taxi la somme chez l’abbé Meulepas, la police n’était pas en embuscade. Et convaincue qu’elle pourrait le coincer plus tard, elle avait conseillé de ne verser que 25000 francs. De quoi décontenancer D.U.A ? Celui-ci ne tomba pas dans le piège et envoya encore neuf autres lettres pour réclamer la rançon même s’il réduisit ses prétentions à la baisse.

Hélas, la police n’avança pas d’un iota dans son enquête. Mais fin novembre, un agent de change de Wetteren, Arsène Goedertier, alors qu’il venait d’être "adoubé" pour occuper une bonne place sur les listes du Parti catholique était terrassé par une crise cardiaque, ayant à peine le temps de confier à son ami, l’avocat De Vos qu’il était impliqué dans le vol du tableau. Mais il n’a plus pu en dire davantage.

L’émissaire d’Hitler

Reste qu’on retrouva le double des lettres de D.U.A à son domicile. Pourtant, l’enquête ne progressa pas davantage et l’on apprit qu’il y eut des investigations parallèles de la part de magistrats proches du Parti catholique. Goedertier avait-il pressenti la faillite de son bureau de change ? Ou avait-il participé à une opération qui visait à aider une série de personnalités du Parti catholique impliquées dans plusieurs problèmes bancaires ? Assez étonnamment, le procureur du Roi de Gand demanda le classement du dossier Goedertier dès le 12 février 1937.

Un an et demi plus tard, le gouvernement présidé par Paul-Henry Spaak examinait une proposition de restitution contre la somme d’un million mais le Premier ministre refusa le chantage !

Pendant la Seconde Guerre, Hitler était, paraît-il, très désireux de récupérer - lisez : saisir - l’œuvre complète et c’est pourquoi le Reich dépêcha l’Oberleutnant Henry Koehn à Gand pour mener une enquête parallèle. Sans résultat probant et définitif ce qui ouvrit la porte à bien d’autres hypothèses encore. Depuis lors bien des théories ont été échafaudées, suivies ou non de vérifications sur place. Ainsi, on a situé le tableau dans moult églises et maisons privées qui ont été fouillées mais aussi dans le tombeau d’Albert Ier que l’on n’a forcément pas ouvert ! Tout ça sur fond d’hypothèses mystico-ésotériques plus farfelues les unes que les autres. Un mouvement encore accéléré par le développement de la télé puis d’internet. Mais désespérément en vain malgré notamment des promesses de récompense, en ce compris au niveau officiel à travers Bert Anciaux, toujours prêt à flairer le bon coup médiatique

"Le vol de l’Agneau Mystique" d’André Van der Elst et Michel de Bom qui vient de paraître aux Editions Jourdan est une excellente synthèse du dossier.