Arts et Expos Etabli depuis 47 ans à Paris où il est très rapidement devenu une figure de pointe en matière d’art contemporain, Daniel Templon n’a pas résisté longtemps à l’invitation qui lui a été lancée en mars dernier d’ouvrir une galerie à Bruxelles dans un lieu spacieux et rénové, nouveau white cube avec deux salles d’exposition dont une sous verrière particulièrement lumineuse, ancien atelier de Rodin pendant ses années belges.

A cette même adresse, le 13A de la rue Veydt à Saint-Gilles, dans les années 60/70 officiait la galerie Maya de Margo Bruynoghe où Pierre Alechinsky et Christian Dotremont réalisèrent des encres à quatre mains. Un lieu au destin artistique tout tracé !

Une histoire belge

"Lorsque la proposition m’a été faite par un collectionneur français installé à Bruxelles depuis quelques années", nous dit Daniel Templon, "et bien que je n’avais jamais pensé à ouvrir une galerie à Bruxelles à cause de la proximité, je n’ai pas hésité très longtemps. En consultant mon fichier, je me suis aperçu qu’il contenait plus de 800 adresses en Belgique et qu’aucun des 25 artistes qui exposent régulièrement chez moi à Paris ne disposait d’une galerie en Belgique. Le lieu était intéressant, bien situé, exigeait peu de travaux et offrait une belle surface avec ses 220 m². Ma relation avec la Belgique est une vieille histoire, mes premiers contacts avec les collectionneurs belges datent des années 67/68, à Verviers et à Liège, dans le cadre des activités de l’Apiaw. Par la suite elles se prolongèrent tout naturellement à Paris, dans la galerie et surtout dans les deux foires auxquelles je participe dès 1972, la Fiac à Paris et Art Basel en Suisse. Des manifestations très suivies par les collectionneurs belges toujours très curieux de découvrir les nouveautés. Sans compter que chaque année depuis longtemps je les retrouve à Bruxelles lors de la foire Art Brussels. Le public belge est très fidèle et il se renouvelle."

La voie internationale

Daniel Templon, dont la première galerie ouverte en 1966 se situait dans une cave du quartier Saint-Germain à Paris, inaugura sa galerie actuelle en 1972, rue Beaubourg, en face du futur Centre Georges-Pompidou. Il n’a pas pignon sur rue. La porte cochère donne dans une cour et la galerie est à l’arrière. Peu importe, c’est la programmation qui fait la galerie ! Et elle ne tarde pas à devenir l’une des plus singulières de la capitale française. Il faut dire qu’il se distingue d’emblée en tournant le dos à l’art d’après-guerre, toujours en vogue à l’époque, celui de l’Ecole de Paris. En 1968 il a visité la Documenta de Kassel et a compris que de nouvelles orientations se développaient.

Rapidement il montre Arnal, Buri, Télémaque, Rancillac avec "pornographie", qui lui vaut une attaque en règle, Martin Barré, Journiac dans ses performances ou Ben et Fluxus à travers des happenings, et encore les conceptuels, Kosuth, Venet, Art&Language… La voie internationale est largement ouverte et c’est dans ce créneau qu’il va tracer son chemin jusqu’aujourd’hui.

Il fut aussi le pionnier de l’art américain à Paris. "Je les avais vus à Kassel, je savais que je les montrerais. Ensuite je les ai revus à Cologne et à Düsseldorf, chez Der Spiegel et chez Konrad Fischer. Comme je voulais exposer Donald Judd, je suis allé à New York où j’ai rencontré Léo Castelli et ce fut le début d’une amitié qui a duré jusqu’à son décès, d’autant plus que l’on se retrouvait tous les étés en Provence. C’est grâce à lui que j’ai pu exposer les Américains ! Sonabend avait essayé mais c’était trop tôt !"

Le choix de Bruxelles

A priori, il ne cherche pas à s’étendre. S’il ouvre une seconde galerie voici une vingtaine d’années, ce fut à nouveau à Paris, en face de la première. Il suffit de traverser la rue ! Alors pourquoi soudain s’établir à Bruxelles ? Pourquoi pas à Londres, ou à New York, voire en Chine à Hong Kong, à Pékin ou au Moyen-Orient, comme font d’autres galeristes français, belges, américains… Car le marché de l’art a été gagné par la mondialisation ?

"New York ou Londres, c’est trop compliqué. Il est impensable de s’installer à Londres si on n’est pas anglophone, ça peut fonctionner pour un Américain, jamais pour un Français. New York, c’est trop loin et on ne peut avoir une galerie à Paris et à New York que si la galerie principale est celle de Manhattan ! C’est une folie pour un Français que d’y aller. Le goût du risque c’est très bien, mais pas à ce point, vous y serez rejeté. Les Américains n’achètent pas les artistes européens et pas les Français et si vous n’avez pas les bons artistes ça ne sert à rien d’essayer ! Même Yvon Lambert n’a pas tenu ! Pour les autres destinations, c’est trop loin et trop différent. Donc que faire si l’on veut rester dynamique pour ses artistes ? Soit trouver à Paris un local extraordinaire car je n’ai pas besoin d’une troisième galerie mais d’un lieu, mais c’est très aléatoire; soit saisir une opportunité comme celle de Bruxelles, une ville que je fréquente depuis plus de 40 ans, où les gens sont curieux d’art, sympathiques, où il y a une qualité de vie et où on partage la même culture et la même langue. Et les collectionneurs sont des découvreurs, ils veulent toujours être les premiers ! En plus, aujourd’hui, capitale de l’Europe, Bruxelles existe sur la carte mondiale, ça compte. Et puis comme la politique française marche à l’envers, les gens aisés de chez nous s’installent à Bruxelles !"

"Ce qui m’a décidé c’est de constater que ni les Anthony Caro, Joel Shapiro, Gérard Garouste, Philippe Cognée, ni un Jim Dine et forcément pas les jeunes artistes comme Ivan Navarro ou Oda Jaume n’ont exposé en galerie en Belgique. Même Jan Fabre n’a jamais exposé en solo en galerie à Bruxelles, raison pour laquelle je le montrerai avec des nouvelles pièces, des marbres, au moment de Art Brussels !"

Faire découvrir

La galerie ouvrira avec une installation de la Japonaise Chiharu Shiota (vit à Berlin), suivra une exposition de Caro, ensuite un solo de l’artiste indien Atul Dodiya, puis Fabre… Et Daniel Templon prendra le temps de découvrir plus en profondeur la scène belge et qui sait, d’intégrer l’un ou l’autre artiste de chez nous. Chez lui, l’éclectisme est son orientation. "L’expérience m’a montré," dit-il, "qu’une galerie de tendance, c’est une mauvaise idée parce que chez la plupart des collectionneurs toutes les tendances sont présentes. Et donc je pense qu’il faut avoir l’esprit ouvert pour montrer les meilleurs du moment. Un grand artiste, c’est quelqu’un qui a une histoire personnelle suffisamment forte pour qu’elle devienne une histoire universelle. Quand Bacon exprime ses angoisses existentielles, tout le monde se retrouve dans Bacon ! Ma politique a toujours été de montrer ceux qui apportent la nouveauté avec talent quelle que soit la tendance, l’âge, l’origine… Ce qui compte c’est l’importance de l’artiste et la qualité de l’œuvre."

A la question de savoir ce qui pouvait faire courir aujourd’hui vers Bruxelles un galeriste parisien, mondialement reconnu, de 68 ans, la réponse fuse sans hésitation : "Le plaisir ! Le coup de cœur ! Se relancer dans l’aventure, créer quelque chose dans le prolongement, rencontrer des gens et aller vers eux !"