Arts et Expos

Moment phare du 150e anniversaire de la naissance de Victor Horta, l’expo qui s’ouvre sur l’hôtel Aubecq a été l’occasion pour Charles Picqué, ministre-Président de la Région, de prendre des décisions sur ce dossier dont on parle depuis soixante ans ! Il a annoncé jeudi que l’hôtel Aubecq, une des plus belles réalisations art nouveau d’Horta, ne serait pas reconstruit. Mais ce qui a pu être sauvé de sa façade et qui est exposé tout l’été au public sera déposé plus tard dans l’espace public, dans un lieu encore à définir, à côté d’un futur "centre d’interprétation (études et information) consacré à l’art nouveau". Plusieurs sites sont étudiés, mais sans décision jusqu’ici. M. Picqué a simplement cité, parmi les possibilités, la place Marie Janson à Saint-Gilles.

Ces décisions mettent fin à une très longue polémique. En 1899, Victor Horta concevait un de ses chefs-d’œuvre, l’hôtel Aubecq, commandé par Charles Aubecq, riche fondateur des Emailleries et tôleries réunies. Avec Ernest Solvay et Edmond Van Eetvelde, il faisait partie de ces industriels, autodidactes et très fortunés, souvent libéraux et francs-maçons, qui ont commandé des magnifiques hôtels de maître à Horta. L’hôtel Aubecq se trouvait au 520 avenue Louise, pas loin de l’hôtel Solvay. Horta le conçut dans son style flamboyant d’alors, dessinant tous les meubles et les "accessoires" : rampes d’escalier, verrière, châssis, jusqu’au porte-parapluies.

Mais en 1948, à la mort de son père, le fils, Jean Aubecq, vendit l’hôtel familial car les frais d’entretien devenaient considérables et l’hôtel ne répondait plus aux normes de confort. Le couple Vanderperre, qui rachèta l’immeuble, décida de le démolir pour construire à la place, annonçait une grande affiche, "un immeuble de classe", de douze étages ! Le couple vendit le mobilier qui s’est retrouvé en partie au musée d’Orsay, en partie dans la collection Gillion-Crowet et dans d’autres collections privées.

Julia Horta, la veuve de Victor, et Jean Delhaye, son fidèle collaborateur, parvinrent de justesse à convaincre le ministre des Travaux publics de l’époque, Auguste Buisseret, de sauver la façade principale qui fut soigneusement démontée et entreposée.

On vous épargne la triste histoire de ces pierres transbahutées d’un entrepôt à un terrain vague, pour finalement aboutir dans le patrimoine de la Région Bruxelloise qui les a soigneusement nettoyées, traitées et réassemblées dans un vrai travail d’archéologue, comme vestige d’un patrimoine prestigieux.

Longtemps, on caressa l’espoir de pouvoir un jour reconstruire l’hôtel Aubecq avec cette façade principale. Dans les années 70, un projet très détaillé (montré à l’expo) fut dessiné par l’architecte Maurice Culot qui prévoyait de le placer au Mont-des-Arts, en face de l’actuel musée des Instruments de musique (MIM), mais l’idée avorta.

Charles Picqué renonce officiellement à reconstruire cet hôtel, suivant ainsi les avis des architectes qui estimaient qu’une telle reconstruction de la seule façade (on n’a rien du reste) serait du façadisme, un ersatz, un parc d’attraction.

Mais cette façade restera visible au public. Charles Picqué a annoncé qu’il prévoyait de la déposer, couchée, avec une scénographie adéquate, quelque part dans l’espace public bruxellois (un parc, un jardin) pour qu’elle reste une source de mémoire et un sujet d’étude possible pour les chercheurs. La Région ouvrira tout près un "Centre d’information et d’études" sur l’art nouveau, une sorte de porte d’entrée du public vers les trésors art nouveau de la capitale. Mais on ne connaît rien de plus sur ce projet.

Pendant trois mois, jusqu’au 9 octobre, la façade de l’hôtel Aubecq, reconstituée à plat, sera visitable sur réservation, en visite guidée, dans un entrepôt au 102 rue Navez, à Schaerbeek. Une plate-forme permet aux visiteurs de surmonter la façade de pierres bicolores (pierres bleues et encadrement des fenêtres en granit rouge), avec ses volutes. Elle apparaît immense (en réalité, elle fait 15 m de large sur 11 m de haut). Mais l’ensemble, un peu tristounet, a plutôt des allures de ruines antiques, ou de squelette remonté des profondeurs. Comme le stigmate d’un temps où on saccageait le patrimoine.

La petite expo au musée des Beaux-Arts qui complète cela présente de très belles pièces de mobilier Horta qui devaient se trouver dans l’hôtel et de nombreux documents. Là aussi, il y a cependant un aspect de saintes reliques du passé d’un martyr appelé Aubecq. Un beau livre sur l’hôtel Aubecq, très complet, sort à cette occasion.

Il est un peu curieux de découvrir une exposition d’arts décoratifs au musée des Beaux-Arts et pas au Cinquantenaire. C’est le résultat de la dation Gillion-Crowet. Les Gillion-Crowet ne voulaient pas céder leur collection au Cinquantenaire mais uniquement au musée des Beaux-Arts et à condition de l’exposer avant la fin 2012. C’est pourquoi Michel Draguet a dû fermer le musée d’Art moderne pour le remplacer par un futur musée "fin de siècle" qui ouvrira fin 2012 et dont cette expo Aubecq est un peu l’apéritif. Notons qu’au même moment, les projets de nouvelles salles consacrées à l’art nouveau au Cinquantenaire ont été arrêtés. Plus question de les ouvrir en 2011, mais un autre projet est prévu pour 2013, au risque de perdre ainsi les aides de la fondation Baillet-Latour (1,5 million d’euros) qui étaient liées au projet initial.

On assiste en tout cas à une refonte du paysage muséal. Charles Picqué, qui est un peu au balcon (cela reste de la compétence fédérale) et qui n’a pas été informé au préalable de la fermeture du musée d’Art moderne, nous dit "qu’il serait intolérable qu’on sollicite maintenant les crédits Beliris de la Région pour payer un futur musée d’Art moderne rendu nécessaire par une décision de fermeture de compétence fédérale".

Victor Horta/Hôtel Aubecq, jusqu’au 9 octobre, au musée des Beaux-Arts et visite de l’entrepôt et de la façade, via le site www.aubecq.be ou au 0483/461571 (les mardis, mercredis et jeudis, de 14h à 17h).