Passion pour la Passion

GUY DUPLAT ENVOYÉ SPÉCIAL À COLMAR Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Depuis sa redécouverte au XIXe siècle, le retable d'Issenheim à Colmar fascine tous ceux qui l'ont vu. J.K. Huysmans dit avoir quitté ce tableau en étant "à jamais halluciné". "Là, dans l'ancien couvent d'Unterinden, il surgit dès qu'on entre, farouche, et il vous abasourdit aussitôt avec l'effroyable cauchemar d'un Calvaire. C'est comme le typhon d'un art déchaîné qui passe et vous emporte." Aujourd'hui, on reste toujours fasciné par l'expressionnisme convulsif de l'oeuvre et par l'émotion indicible qui se dégage de tant de souffrances.

Cet immense retable est l'oeuvre de Mathias Grünewald, né entre 1475 et 1480 et mort en 1528. Un peintre longtemps mystérieux (il n'est attaché à aucune ville, n'a laissé aucune lettre), mais qui fait la charnière entre la fin du Moyen Age et la Renaissance, dans ce basculement du siècle où toute la vision du monde change. Son vrai nom est Mathis Gothart Nithart, le nom de Grünewald a été forgé, on ne sait pourquoi, au XVIIe siècle par Joachim von Sandrart qui le plaça au niveau des plus grands : Dürer, Cranach et Holbein.

Cette oeuvre magistrale est au centre d'une double exposition exceptionnelle qui vient de s'ouvrir à Colmar et Karlsruhe (lire à la page suivante). Pour la première fois, on peut admirer plus de la moitié de l'oeuvre peinte et dessinée de Grünewald et comparer l'artiste à ses contemporains, un exercice d'où Grünewald sort grandi.

Mais d'abord, le retable qui fut commandé par la préceptorie des Antonins à Issenheim près de Colmar, un centre important de l'ordre de Saint-Antoine. On y venait de loin se faire soigner d'une maladie redoutable, le feu sacré de Saint-Antoine, lié à l'ingestion d'ergot de seigle, un champignon qui se développe dans certaines conditions climatiques. La maladie peut entraîner un rétrécissement des vaisseaux sanguins, l'éclatement de pustules et la nécrose des membres. Sur un panneau du retable, on voit un malade écroulé, tenant un moignon misérable. Les Antonins servaient aux malades le saint-vinage, un brevage dans lequel les religieux avaient fait tremper les reliques de saint Antoine. C'est aussi à Issenheim qu'on venait pour être amputé des membres gangrenés.

Les démons

Le retable était généralement fermé et on ne voyait que la monumentale crucifixion avec le Christ en croix, le corps noueux, ravagé par les épines et les coups de la flagellation. Il n'est que purulence. Les pieds et les mains fortement agrandis ne sont que chairs souffrantes, les mains convulsées sont dressées vers le ciel comme des prières.

A cette époque régnait une vraie passion pour la Passion. On vendait des livres et des images rappelant le sacrifice du Christ.

Le crucifié de Grünewald exprimait le prix exorbitant du salut, l'image devait terrifier les malades, mais aussi les conforter dans leur communion avec le "Sauveur" dont ils partageaient les souffrances. La Vierge habillée d'un linceul blanc est évanouie dans les bras de saint Jean et, au pied de la Croix, Marie Madeleine exprime la compassion absolue. Au-dessus de saint Antoine, un diable casse les vitraux et s'apprête à attaquer le Saint. Comme dans les autres crucifixions de Grünewald qu'on peut voir à Karlsruhe, le fond est noir afin de faire ressortir l'essentiel, et la comparaison avec les images encore idéalisées de Dürer démontre l'incroyable expressivité de Grünewald.

Comme les retables allemands de cette époque, il était composé de plusieurs volets articulés qui s'ouvraient pour les fêtes. On admirait d'abord un ensemble avec l'Annonciation, le couronnement des anges, la Vierge et l'enfant et la Résurrection. A nouveau, on découvre un peintre et coloriste éblouissant avec une étrange singularité. Il faut observer les plis de la robe rouge de la Vierge, quasi identiques avec ceux d'un dessin magnifique de Léonard de Vinci qu'on peut découvrir à l'expo : même drapé, même étude de la lumière sur les plis. On croit que Grünewald a fait le voyage en Italie et a pu y rencontrer Léonard ou voir ses oeuvres.

L'audace de Grünewald se retrouve dans cette composition du concert des anges où on remarque un improbable ange vert avec des écailles ! La Résurrection aussi est étonnante car elle mêle l'Ascension dans un même mouvement vertical.

On pouvait ouvrir les doubles volets successifs du retable pour atteindre le coeur réservé aux reliques du Saint, avec de grandes sculptures de bois polychromes par le sculpteur strasbourgeois Nicolas de Haguenau, plus "sage" que Grünewald. De part et d'autre, on découvre les derniers volets de Grünewald : saint Antoine dans le désert imaginaire de la Thébaïde et, à droite, saint Antoine jeté à terre par des démons, une profusion de monstres que ne renierait pas Bosch.

L'expo permet d'admirer de nombreux dessins préparatoires de Grünewald qui sont confrontés à ceux de Dürer, Hans Holbein l'ancien, Lucas Cranach ou Hans Baldung. On voit comment Grünewald casse les stéréotypes moyenâgeux pour étudier l'homme réel (un "enfant criant" par exemple) sans complaisance. Voir une telle collection de dessins éminemment fragiles est rarissime. Enfin, l'expo de Colmar présente les études scientifiques qui ont été réalisées sur le retable.

Pour saisir toute l'originalité et la force de Grünewald, il faut - sur la route des vacances ? - visiter en parallèle l'expo de Karlsruhe (lire page suivante).

"Grünewald, regards sur un chef-d'oeuvre" au musée d'Unterlinden à Colmar, jusqu'au 2 mars. Tous les jours, de 9h à 18h, fermé le 25 décembre et le 1er janvier.

© La Libre Belgique 2007
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