Arts et Expos

La mode est connue: les musées cherchent à renouveler l’image de leurs collections permanentes en invitant des artistes contemporains à y placer leurs œuvres. Le musée d’Anvers fut un précurseur avec la forte exposition de Jan Fabre, dans les salles même des Van Dyck, Rubens et van der Weyden. Fabre a ensuite réitéré cette performance dans les salles du Louvre.

Cette fois, Paul Huvenne, directeur du musée d’Anvers, profite du fait que son musée sera fermé pendant trois ans à partir d’octobre (lire ci-contre) pour aller plus loin, d’une manière convaincante. "Une première" dit-on à Anvers. Paul Huvenne a demandé au peintre flamand Jan Vanriet (né en 1948 à Anvers) de réorganiser de fond en comble l’accrochage des collections permanentes en y mêlant ses propres tableaux. L’artiste a mélangé les époques, faisant côtoyer parfois primitifs flamands et abstraits du XXe siècle. Il a éliminé beaucoup de tableaux mais en a découvert d’autres dans les réserves. Et il y a ajouté 175 de ses œuvres significatives de 40 ans de travail (surtout des dernières années). Les grands chefs-d’œuvre sont toujours là: les Memling, van der Weyden, Patenier, Rubens, Van Dyck, jusqu’à Ensor ou Alechinsky. Mais on les redécouvre tout autrement, dans un accrochage qui respire et qui vit avec des affinités sélectives originales et sensibles.

Jan Vanriet a toujours été un peintre, même lorsqu’à la mode était au conceptuel ou au minimalisme. Quand on a parlé de la redécouverte de la peinture avec Luc Tuymans ou Michaël Borremans, on oubliait le travail de Vanriet qui se définit parfois comme un peintre littéraire. Poète aussi, ami d’Hugo Claus et de Cees Nooteboom, sa peinture figurative, voire narrative, a évolué au fil du temps, partant de dessins à la Hockney pour arriver à une simplification vers l’essentiel. Il part d’images, d’époques historiques (nazisme, soviétisme), de sensations (la forêt, la mer, le ciel), de portraits et peint des œuvres qui semblent nous raconter une histoire, mais avec l’effacement et la neutralité qui permettent de rêver et d’imaginer.

Sa peinture se marie bien avec les chefs-d’œuvre du musée. On pourrait penser qu’il y a une prétention démesurée à se placer ainsi aux côtés des grands maîtres du passé. Mais avec Jan Vanriet, la juxtaposition va souvent de soi, sa peinture est à la fois humble et claire, ne faisant pas concurrence aux autres œuvres mais dialoguant avec elles, donnant une respiration au parcours. Vanriet a de plus un "œil" exceptionnel qui nous permet de voir autrement ces sept siècles d’art.

L’expo "Closing time" est organisée en 20 chapitres, tous nommés: "Le peintre et sa femme", "La chasse", ‘Lacrima", "Le rouge et le noir", etc. Le thème aide à saisir les liens que Vanriet fait entre les œuvres: parfois formels, parfois liés aux couleurs, parfois conceptuels. Peu importe si parfois, ils nous échappent. Dans "La chasse" par exemple, il regroupe un tableau sur ce thème de Rubens, et des femmes nues de Modigliani et d’un excellent Breitner (une découverte), comme si la femme était l’objet de la chasse. "Lacrima" est une des plus belles salles avec la "Sainte Barbara", incomparable dessin de Jan Van Eyck et sa "Madonne à la fontaine" qui côtoient deux tableaux de Vanriet avec une femme portant son bébé dans les bras, de dos, dans un couloir vert aux portes closes et une femme courant dans un parc en empoignant son bébé.

Parfois, le lien est littéral comme le placement côte à côte d’un tableau de Memling avec un homme coiffé d’un chapeau noir et d’une jeune fille de 2006, arborant le même couvre-chef. Dans "Le rouge et le noir", les affinités portent sur les couleurs mais aussi sur les thèmes qu’on retrouve souvent chez Vanriet: la douleur, la nostalgie, le désir. On y voit un étonnant Gustave Van de Woestyne ("Les deux printemps") avec une fille en robe rouge faisant face à deux portraits de Vanriet de femmes se tenant la tête. La célèbre "Madonne entourée de chérubins" de Fouquet répond au "Désespoir de René" (1989).

Dan ce très long parcours sur les deux niveaux du musée, on passe aussi dans des paysages d’Ensor ou Rik Wouters, mêlés aux forêts mystérieuses de Vanriet. "Transport" est une des salles les plus convaincantes. Le peintre y fait référence indirecte à ses parents, tous deux résistants, qui se sont rencontrés au camp de Mauthausen et dès lors, l’idée du voyage, de la transhumance devient une idée tragique. Un Fontana avec la toile striée, répond à trois ombres en marche de Vanriet et un extraordinaire "Calvaire" d’Antonello da Messina est accompagné des "Trois clous" sur fond rouge de Vanriet.

Il était difficile d’enlever les grands Rubens et Van Dyck, orgueil des collections, mais immenses. Jan Vanriet a choisi l’humilité en n’y plaçant que quatre œuvres, plus petites, sombres, quasi abstraites. Des tableaux de feu et de flammes qu’il semble vouloir associer à la Contre-Réforme chantée par Rubens. Et l’effet de ses "fuites dans la nuit" avec leurs flammes mauves est superbe.

Des petits guides du visiteur sont prévus, mais ils n’existent qu’en anglais et en néerlandais.

"Closing time" au musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, jusqu’au 3 octobre, du mardi au samedi, de 10h à 16h45 (jusqu’à 17h45 le dimanche). www.kmska.be