Arts et Expos

L'exposition proposée par le collectif de photographes Huma et Amnesty International a été pour partie montrée lors de la dernière Foire u livre de Bruxelles. Nous avions alors invité des écrivains à la visiter avec nous. Voici ce qu'ils en ont pensé.


1. Luis Sepulveda

Écrivain. Dernier ouvrage paru: "La fin de l'histoire" (Métailié, 2017).

Son regard sur une photo de Johanna de Tessières, prise au camp de réfugiés syriens de Zaatari, (Jordanie), le 8 octobre 2013.

© DE TESSIERES JOHANNA

"C’est une photo très dure. Ce sont des enfants qui, bien sûr, continuent à être des enfants, mais à qui on a volé l’enfance, la partie la plus belle de leur vie. La photo ne suffit pas. Ce qui est fondamental, c’est de se poser la question : qui leur a volé leur enfance ? Qui leur a volé la plus belle partie de leur vie ? Cette photo montre une fenêtre : il y a un peu de lumière. Une idée poétique, pour traduire l’espoir, mais ce n’est pas la lumière de l’espoir. C’est la lumière qui, peut-être, montre à une partie du monde qui est responsable de ce drame. On peut dire "pauvres enfants", en voyant ce qui leur arrive. Ce qui me manque, c’est qu’il faudrait que ces photos arrivent à sensibiliser le monde politique. Nous pourrions exposer ces photos à travers toute l’Europe, cela n’empêchera pas l’extrême droite de continuer à augmenter ses résultats électoraux. Il manque quelque chose. L’Europe n’a pas un point de vue sur ce problème. Il faudrait qu’elle prenne le problème des réfugiés à bras-le-corps. Cela manque de cohérence, d’intelligence, de sensibilité." Une photo peut-elle changer les choses ? "Je ne le pense pas, un livre non plus ne change pas le monde. Ce qui change les choses, ce sont les citoyens qui descendent dans la rue. Les citoyens qui brûlent le palais du gouvernement. Les citoyens en révolte populaire. Les citoyens qui font la révolution et qui disent ‘BASTA’. Ça, ça peut changer les choses. On peut montrer une photo, évidemment, elle fait mal, elle touche. Cela sensibilise, sans doute, mais cela ne va pas plus loin."


2. Eric-Emmanuel Schmitt

Écrivain. Dernier titre paru: "Plus tard, je serai un enfant" (Bayard, 2017).

Son regard sur une photo de Johanna de Tessières, prise à Bruxelles, à l'Office des Étrangers, en décembre 2015.

© DE TESSIERES JOHANNA

"Ce que j’aime dans cette photo, c’est qu’il s’agit de migrants, alors que cela pourrait être des rois mages. Il y a le doré, l’aspect sacré, la beauté. Moi, je vois en eux ceux qui nous apportent des cadeaux, qui regardent avec émerveillement ce qui peut être. On sait que ce sont des migrants, protégés par des couvertures, parce qu’il fait froid, parce qu’il leur faut se cacher, parce qu’ils ne devraient pas être là. Dans ces photos, il y a un contraste incroyable. Ce qui me frappe également, c’est l’attente joyeuse. Vous savez, il y a la naissance et puis la renaissance. A la naissance, on n’en est pas conscient. Mais lors de la renaissance, on est conscient qu’on va naître. Là, on sent des êtres en attente : ils sont devant l’Office des Étrangers et, selon leur récit et la manière dont celui-ci sera entendu, ils auront peut-être droit à la renaissance. Cette envie, cette émotion sont palpables."

Une photo peut-elle changer les choses ? "Je pense que tout est important et dérisoire. Ce qui compte, c’est qu’une photo, un livre, un film, s’ils ne changent pas le monde, peuvent changer une personne, modifier totalement sa perception des choses. Notre travail à nous, artistes, quand on s’engage vis-à-vis de sujets de société ou au service de valeurs humaines, consiste à créer une émotion qui fait qu’on voit les choses différemment. Ce qui peut être le point de départ d’un véritable changement."


3. Philippe Claudel

Écrivain. Dernier ouvrage paru: "Inhumaines" (Stock, 2017).

Son regard sur une photo d'Olivier Papegnies, prise à Calais (France), le premier jour du démantèlement de la jungle, le 24 octobre 2016.

© PAPEGNIES OLIVIER

"La première chose que j’ai ressentie en regardant cette image, sans même savoir le lieu ou les circonstances exactes où elle a été prise, c’est que c’est une formidable image de ce qu’on nomme une étreinte - un mot qu’on utilise peu, et un acte qu’on effectue peu. S’étreindre, c’est se prendre dans les bras l’un de l’autre, avec une énergie que l’on voit très bien ici à travers la force qu’il y a dans les mains, puis à travers l’expression de ce jeune homme qui est au premier plan et la disparition de l’autre qu’on ne voit pas. Il y a quelqu’un qui reste et quelqu’un qu’on ne voit pas, qui est parti, sur le départ, c’était son ami et ils vont être séparés. Il y a à la fois cette douleur d’une séparation proche et cette étreinte. C’est quoi être humain ? C’est quoi être deux hommes, deux femmes, quand ça va mal ? C’est se prendre dans les bras, se sentir, se toucher, sentir le cœur de l’autre battre, c’est se trouver, respirer, s’embrasser. C’est une photo tragique dans le sens où quelque chose de tragique va avoir lieu, et en même temps, c’est un formidable message d’espoir et d’humanité." Une photo peut-elle changer les choses ? "Oui, en bien ou en mal, parce qu’on sait qu’une photo peut être manipulée par ceux qui s’en servent ou la commandent, mais oui, cela peut changer les choses. Regardez comment l’opinion internationale s’est émue pour le sort des réfugiés dès lors qu’il y a eu cette photo mondialement célèbre d’un enfant échoué sur une plage turque. Quand le directeur du site de Palmyre, archéologue éminent, s’est fait assassiner par les islamistes, il n’y a pas eu d’image. La perte de sa vie humaine, de son savoir, du symbole qu’il était, sans image, émeut moins le monde entier. Donc oui, le rôle de ceux qui sont sur place et nous permettent de voir avec leurs yeux est essentiel."


Le supplément "JeSuisHumain"



Infos pratiques:

Où : A la Fonderie (27, rue Ransfort à 1080 Bruxelles). Infos : 02/410.99.50.

Quand : Du 21 juin au 21 juillet, du ma. au ve. de 9h à 17h; sa., di. et jours fériés de 14h à 17h. L’exposition sera ensuite tirée en six exemplaires et pourra être accueillie par toute collectivité qui en fera la demande.

Comment : Le collectif Huma (les photographes Virginie Nguyen Hoang, Frédéric Pauwels, Olivier Papegnies et Johanna de Tessières) proposent de poser un autre regard sur les migrants, fondé sur la résilience.