Arts et Expos

ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

J'ai eu besoin de toute une vie pour apprendre à peindre comme un enfant», disait-il. Etonnant pour un homme qui, gamin de 13 ans, vous croquait une «Corrida» avec l'aisance d'un grand! Cette première pièce à conviction d'un parcours phénoménal fut réalisée à la plume, à l'encre brune et au crayon graphite. Elle témoigne de la faculté technique d'un enfant doué, passé très tôt maître en ses moyens et sujets de prédilection. A la même époque, il vous traçait des caricatures épatantes d'humour, des portraits de famille sensibles et fervents. Trois ans plus tard, encore classique, il s'avérait virtuose dans un «Autoportrait à la perruque» d'une verve surprenante.

Alignant des centaines de feuillets et des dizaines de carnets de dessins, l'exposition réjouit aussitôt l'amateur de rencontres avec toute l'oeuvre d'un créateur. Douze étapes la balisent, qui cernent bien les évolutions, les apprivoisements, les rencontres, les conquêtes, sentimentales et artistiques, d'un démiurge. Picasso régna autant sur l'art que sur les femmes et sur son entourage. Quand le «maître» parlait et peignait, les autres écoutaient, regardaient, se taisaient! Il couvrit, nous dit-on, de lignes et de couleurs plus de vingt mille feuillets, «sans compter des pages et des pages de carnets de dessins où la virtuosité du trait le dispute à l'extraordinaire diversité des techniques». L'exposition en rend idéalement compte, à la faveur d'une somme d'études et de dessins comme on a peu de chances d'en revoir autant en même temps.

Issus en majeure partie du Musée Picasso de Paris, mais aussi du Musée Picasso de Barcelone et de quelques musées français, ces précieux témoignages nous indiquent combien l'homme accordait au dessin une importance capitale. Normal, sans doute, pour quelqu'un dont les tout premiers mots auraient été «piz, piz» pour «lapiz», le crayon en espagnol! Le dessin fut, dans sa globalité, son journal intime. Il dessinait sans relâche.

1894-1972: traits de génie

Période bleue, période rose, ici en noir et blanc, bois sculptés déjà, des études aussi qui annoncent ces «Demoiselles d'Avignon» réunies en sous-sol, cubisme primitif et premières influences africaines et ibériques... Picasso commence à faire flèche de tout bois. Il dit alors: «Vous voyez, comme tous les Espagnols, je suis un réaliste!». Puis surviennent les grandes années du Cubisme et cet aveu: «Toutes les fois que j'ai eu quelque chose à dire, je l'ai dit de la façon que je sentais être la bonne. Des motifs différents exigent des méthodes différentes. Ceci n'implique ni évolution ni progrès, mais un accord entre l'idée qu'on désire exprimer et les moyens de l'exprimer». Cette sagesse guidera désormais une oeuvre qui grandit et croît avec l'assurance non pas de chercher, mais de trouver. Quitte à revenir en arrière, lorsque le désir se fait sentir. La période 1909-1915 est celle d'une «Tête de femme» (Fernande) en bronze et de nombreuses études au crayon et au fusain de ses «Homme à la mandoline», «Guitariste» ou autre «Nature morte à la chaise cannée», si typiques de sa quête d'une troisième dimension picturale. Les années suivantes se meublent de rencontres: le théâtre avec Jean Cocteau, le ballet avec Diaghilev, la littérature avec Apollinaire ou Max Jacob, la musique avec Stravinsky, Satie, de Falla. De beaux portraits témoignent d'un retour à un certain classicisme. Portraits d'Olga aussi. Les métamorphoses suivent, qui précèdent les années de guerre. Taureaux, Minotaure, corridas, têtes de femmes. Puis la figure se désintègre. S'en vient «L'homme au mouton», enfin les dessins de la «jeunesse» d'un peintre au bout de sa vie et mousquetaire plus que jamais. Picasso n'a pas tout réussi, il a tout osé!

Demoiselles d'Avignon

Le Musée vient d'acquérir, fruit d'une donation de Bernard et Almina Ruiz Picasso, l'important tableau «Femme nue de trois quarts dos», de 1907. D'où l'idée de circonscrire un accrochage autour des études ayant conduit Picasso à réaliser ses fameuses «Demoiselles d'Avignon». A l'époque, même ses amis proches avaient qualifié de folie cette entreprise picturale inédite. Contrarié, blessé, Picasso n'eut cure des critiques, s'enferma dans sa solitude, multiplia notes, croquis, études. Et comme ces preuves d'un combat à la vie à la mort sont émouvantes! Cette exposition-là relève de l'indispensable rencontre.

Musée Picasso, Hôtel Salé, 5 rue de Thorigny, Paris 3e. Jusqu'au 9 janvier, tous les jours, sauf mardi, de 9h30 à 17h30. Précieux et superbe catalogue et Petit Journal édités par la RMN. Infos: 33.1.42.71.25.21 et www.musee-picasso.fr.

© La Libre Belgique 2005