Pièces à conviction d’un trafiquant d’art

Claude Lorent Publié le - Mis à jour le

Arts visuels A Sète

L’exposition monographique de Michel François qui vient de s’ouvrir au Crac (Centre régional d’art contemporain Languedoc-Roussillon) de Sète est la marque à la fois d’une continuité et d’une nouvelle étape dans le travail du plasticien belge (1956 - vit à Paris et Bruxelles) car elle réactive quelques œuvres et présente surtout nombre de pièces inédites réalisées pour la circonstance. L’expo, qui occupe la totalité des salles du Crac, exploite fort habilement les qualités spatialistes et de luminosité du lieu par un accrochage jamais chargé, qui met les œuvres bien en valeur dans un esprit tantôt relationnel, tantôt d’indépendance. Dans ce contexte, l’ensemble, riche par son contenu, significatif dans la démarche de l’artiste, est particulièrement agréable et intéressant à visiter.

Venant à la suite de deux expositions muséales marquantes à caractère rétrospectif, celle du SMAK à Gand et de l’IAC de Villeurbanne en 2010, l’exposition sétoise pose donc de nouveaux pas dans une direction connue et appréciée, faut-il le rappeler à un niveau international, et s’inscrit par la même occasion dans un tissu local ce dont atteste le titre, "Pièces à conviction". La connotation juridique trouve un terreau favorable dans la ville portuaire et s’étend immanquablement à la pratique artistique de Michel François, qui annexe l’un ou l’autre ready-made qu’il utilise au même titre qu’il commet de nouvelles pièces.

A Sète, la douane porte un œil vigilant particulièrement sur toute cargaison ou rafiot en provenance d’Afrique car les passeurs de paradis artificiels n’en sont pas à leur coup d’essai. Quant à notre artiste, il s’est promené, appareil photographique en mains, dans les sous-sols du palais de justice de Bruxelles, où sont accrochées, en rangs serrés, d’innombrables pièces à conviction en tous genres qui ont servi à commettre des délits. L’art serait-il donc délictueux et l’artiste une sorte particulière de trafiquant ?

L’hypothèse a le mérite d’exister dans le cadre concret d’une exposition et non comme simple question ex abrupto, purement philosophique. Le délit majeur de l’art est d’échapper aux lois édictées et d’agir en totale liberté, un privilège si rare et si précieux qu’il est seul semble-t-il à détenir aujourd’hui. A peine risque-t-il de temps à autre les foudres d’une censure souvent idiote, là, politique, là, idéologique. Mais est-ce bien délictueux d’agir en pleine liberté ? N’est-ce pas de cette manière que les idées et le monde peuvent progresser ? Quant à la notion de trafic, on la prendra avant tout dans le sens de falsifier, voire de traficoter, de manigancer ou, du côté populaire, de fabriquer. Ce qui correspond davantage à la vision de l’artiste lorsqu’il voit dans la notion de trafic "quelque chose de créatif" et qu’il considère que "chaque objet atteste d’un fait qui a eu lieu : il lui est arrivé quelque chose" . Et ce quelque chose est précisément sa mutation artistique qui est irréductible à sa seule apparence car le poétique intervient irrémédiablement et ni la raison, ni la science, ni le discours ne peuvent le réduire à ce qu’ils voudraient sans doute qu’il soit !

Quel est donc ce trafic opéré par Michel François ? En fait, il est assez simple et tout autant magique. L’une des pièces peut aisément constituer le point de focalisation dans la mesure où elle est davantage explicite et agit en plusieurs ramifications. Elle s’ancre dans le local à travers la liaison avec la fraude maritime de la drogue évoquée par un mur de paquets bien emballés et elle se relie à certaines constantes du travail de l’artiste par le recours à des matériaux comme la terre glaise meuble et le papier argenté, ainsi que par la pratique manuelle : c’est la main qui prélève les mottes de terre et les dispose (les distribue, les écoule) en zone limite de l’espace. L’image sculpturale est à la fois forte, lisible et interprétable sans pour autant se voir réduite à cette fonction de sens car on peut aussi et très aisément la lire différemment !

Selon son habitude, Michel François utilise des matériaux pauvres : le plâtre, le papier, l’eau, la glace Emprunte des objets : un pneu plus que monumental, des assiettes Fait appel à la photographie ainsi qu’à la vidéo et crée des sculptures aussi bien en marbre, en néon qu’en bronze. Le lien entre tous ces ingrédients appartenant autant à la modernité qu’à la tradition ? Leur destin manipulé par l’artiste qui, en bon trafiquant, les transforme à sa guise pour leur procurer une nouvelle identité.

Deux lignes de néons cachent habilement leur apparence dès que le regard essaye de les circonscrire, un plâtre suspendu se mue en nuage, une boule de fils de cuivre s’éclate et gagne son autonomie, un bloc de glace opposé à son modèle en marbre se répand inexorablement au sol, un immense papier bleu froissé se métamorphose en vague ou en ciel, les scories de bronze s’agglutinent en divers champs d’abstraction informelle, des monochromes blancs partiellement imbibés d’encre noire constituent d’improbables paysages et dans une vidéo réaliste la puissance des éléments naturels s’oppose à l’inanité des gestes humains

Au final, ce qui traverse et transperce toutes ces sculptures, pièces à conviction, ce qui leur procure une densité poétique, ce qui les rend uniques, c’est le trafic humain du sculpteur magicien.

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