Quand l’art nous parle des droits de l’homme

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Fin novembre, Malines inaugurera le nouveau musée sur "l’Holocauste et les droits de l’homme", créé par l’architecte Bob Van Reeth à la caserne Dossin. En guise de très beau prélude, la ville a confié à la commissaire Katerina Gregos le soin d’organiser un événement exceptionnel, "Newtopia", autour du lien entre art contemporain et droits de l’homme au sens large (incluant les droits économiques, la liberté de pensée, les droits des minorités sexuelles, l’égalité hommes-femmes, les sans-papiers, etc.). Un événement qui se décline dans quatre lieux principaux de la ville et quatre annexes. Il essaimera même en octobre jusqu’à Bruxelles où l’excellent artiste cubain Alfredo Jaar exposera à l’espace ING à la Place royale, un homme qui s’est penché entre autres de manière saisissante sur le génocide rwandais en déposant sur une immense table lumineuse des milliers de regards des victimes.

Disons le d’emblée, l’ensemble est remarquable et remplit bien son but : nous interpeller, nous poser des questions de manière très directe (sans pourtant d’images directes de la violence) et nous faire entrevoir la possibilité (la "Newtopia") d’un monde plus juste. L’exposition n’hésite pas à prendre des points de vue très clairs et militants. On le verra chaque soir sur la Grand-place de Malines où une projection géante sur un mur montre des yeux de sans-papiers tandis qu’on entend leur voix nous parler. Une expo à contre-courant d’un climat ambiant plutôt réactionnaire et frileux et donc, d’autant plus nécessaire pour ouvrir le débat. Dans le catalogue riche de nombreuses contributions passionnantes (hélas publiées uniquement en anglais ou en néerlandais), on trouve ainsi des textes de personnalités comme Stéphane Hessel et Raoul Vaneigem, le "pape" de mai 68, à l’anarchisme romantique et révolutionnaire. Une expo idéale aussi pour les jeunes qui verront que la question des droits de l’homme ne se ramène pas uniquement aux mêmes images de guerres lointaines. Si elle est très lisible, l’expo qui propose 70 artistes de tous les coins du monde, n’est jamais didactique, laissant une place à l’utopie, à l’art comme dernier lieu possible de rêver un autre monde.

On notera que Katerina Gregos a été totalement libre de sélectionner tous les artistes qu’elle voulait, même les plus "secouants". Un bon point pour une ville VLD qui, en plus, accueille l’archevêché (une artiste dénonce toutes les violences faites par des prêtres sur les jeunes enfants, le dessinateur Wilchar fustige l’hypocrisie parfois de l’Eglise).

L’exposition suit un parcours thématique. Elle débute au centre culturel, à côté de la cathédrale, par des artistes évoquant l’histoire des droits de l’homme bafoués. D’emblée, des œuvres nous prennent à la gorge, comme le travail du Congolais Sammy Baloji qui confronte des images de la colonisation belge et les mêmes images du Congo d’aujourd’hui où d’autres abus et drames se déroulent. Taryn Simon montre de grandes photos de condamnés américains, parfois condamnés à mort, mais innocentés ensuite, parfois après dix ans de prison. Ils posent devant le lieu présumé de leurs crimes. Interpellant à l’heure de l’affaire Michelle Martin. Hans Haacke se réfère à l’"Agneau mystique" des frères Van Eyck pour un triptyque dénonçant ironiquement mais violemment le rôle des armes FN dans les drames du monde. La Libanaise Mona Hatoum montre la marche sans fin des soldats et l’Anglais Satch Hoyt frappe fort en proposant d’anciennes figurines de céramique cassées mais recomposées pour évoquer les viols dans les guerres. Et il a dressé une pyramide de mille livres sur l’Afrique pour en faire une tribune d’expression. Dans cette section, on évoque Picasso et son Guernica qui incarne avec les désastres de la guerre de Goya, les liens entre art et droits de l’homme. Il y aussi Masereel et les gravures terribles d’un Allemand condamné par les nazis à être stérilisé car handicapé et qui évoque cette "opération". On ne détaillera pas toutes les œuvres.

La seconde étape du parcours se trouve à l’ancienne halle aux viandes devenue salle de fêtes. Elle est occupée par des artistes qui s’intéressent cette fois aux droits économiques, philosophiques ou des minorités sexuelles. On découvre tous les dessins hypercaustiques, d’une violence graphique inouïe, du dessinateur Wilchar (1910-2005) qui vivait à Beersel et fut enfermé durant la guerre au fort de Breendonck. Avec lui, la charge d’une caricature est bien la meilleure amie des droits de l’homme comme on le verra encore ailleurs, avec les formidables dessins d’Ali Ferzat, le dessinateur syrien, jeté hors de son pays, non sans que la police lui ait d’abord brisé les deux mains (beaucoup d’œuvres évoquent le monde musulman). Toutes ces œuvres nous parlent directement, d’autres sont plus "poétiques" comme cette "bibliothèque" vide qui ne contient qu’un seul livre : le traité de la guérilla de Che Guevera. Car l’expo est aussi un plaidoyer pour le droit et même le devoir de s’indigner comme dirait Stéphane Hessel.

Le troisième lieu du parcours permet de découvrir les "caves" toutes neuves et modernes créées sous le beau musée Van Busleyden. Il y a là beaucoup de photographes dont Ravi Agarwal, un Indien qui photographie les laissés-pour-compte du pays. Ou l’impressionnante Bosniaque Ziyah Gafic qui a photographié les enfants rwandais du génocide ou les fidèles de cette mosquée d’Indonésie ouverte aux transsexuels. Ou encore ces gens qui ont dû fuir la guerre et montrent à l’objectif, les pauvres objets qu’ils ont pu seulement emporter avec eux. On a bien aimé aussi le travail de la Libanaise Ninar Esber qui énumère sur une vidéo les mille et une interdictions qui concernent les femmes à travers le monde, depuis les plus viles jusqu’aux plus absurdes (ce pays qui leur interdit de toucher aux ananas).

Kader Attia continue sa réflexion de la Documenta de Kassel en présentant une installation où il mêle les photos de manifestations pour les sans-papiers et la question de la colonisation française en Afrique. Car la même question revient souvent : la question des droits de l’homme n’est jamais close et les errements de la colonisation se prolongent aujourd’hui dans les pays jadis colonisés, mais chez nous aussi par la politique appliquée aux étrangers. Dans cette section, on peut même chanter dans la grande tradition des "protest songs" avec les Danois de Wooloo.

Le parcours se termine par l’utopie à l’ancienne brasserie Lamot. Ou comment l’art peut dénoncer et transformer. Le Sud-Africain de Belgique, Kendell Geers, a monté tout un mur d’affiches et d’œuvres de dénonciation et de militantisme. Tandis que l’Espagnol Fernando Sanchez Castillo a filmé un incroyable ballet, un "opéra" superbe avec comme acteur sur un grand parking une autopompe antimanifestation. On voit aussi comment un Palestinien imagine qu’à force de regarder au-dessus du mur de séparation, il se changera en girafe. Yael Bartana a superbement rêvé sur une œuvre "dégénérée" (nazis dixit) disparue d’Otto Dix et Alfredo Jaar, encore, a placé des dizaines de spots pour illuminer des toutes petites images de femmes activistes, trop peu regardées par les médias.

"L’image des droits de l’homme est souvent sommaire, explique Katerina Gregos, et ramenée aux mêmes images d’enfants meurtris par la guerre. Le problème est bien plus global et touche aussi à nos droits économiques, environnementaux, politiques. Comment les attentats du 11 Septembre ont changé nos lois, quelles sont les suites de la décolonisation ? Mon point de vue est encyclopédique sans être didactique. J’ai voulu une vraie exposition artistique, muséale. On y analyse aussi comment la crise, en Europe aussi, amène des changements drastiques. Les droits de l’homme ne concernent pas uniquement la Chine ou la Biélorussie. La violence du capitalisme, l’utilisation de l’espace public par exemple, sont de vrais problèmes. Mais je voulais terminer par l’utopie car pour moi, les droits de l’homme restent une utopie, la dernière sans doute qui nous reste, et l’art permet d’ouvrir nos esprits et d’imaginer un monde meilleur. Le pouvoir de l’art est alors de transformer le monde et de le poétiser."

"Newtopia, the State of Human Rights", à Malines, dans divers lieux, départ au cultureel centrum, Minderbroedersgang, juste à côté de la cathédrale.Du 1-9 au 10-12, tous les jours, de 10h à 17h, fermé mercredi. L’exposition consacrée à Alfredo Jaar à l’espace ING à Bruxelles, commencera le 10-10. Infos : www.newtopia.be

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