Qui nous racontera ?

Jean-Marc Bodson, envoyé spécial à Perpignan Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

C’est une image d’une petite fille qui pleure. En soi, ce ne serait ni rare ni inquiétant si elle ne faisait pas partie d’un reportage poignant de la photographe Stéphanie Sinclair (Agence VII) sur les mariages forcés. Réalisé en Afghanistan, au Népal, en Ethiopie, en Inde et au Yémen, ce documentaire exposé à Visa pour l’image (jusqu’au 16 septembre à Perpignan), avant de nous poser la moindre question, émeut. En fait, les larmes qui inondent le visage de cette enfant prépubère sont insupportables parce qu’elles sont sa seule réaction possible à son mariage avec un homme de quarante ans son aîné. Et une chose est de le dire, une autre est de prendre en pleine figure le portrait de leur couple mal assorti ou encore les photos d’adieux déchirants entre mères, filles et sœurs toutes blessées à un moment ou à un autre par ce système d’un autre âge. Documenté avec précision, ce travail de haut vol pour "National Geographic Magazine" nous apprend par ailleurs que beaucoup de victimes de suicides par immolation ont été mariées de cette façon. Pas étonnant lorsqu’on entend Meigon, une toute jeune femme d’Herat en Afghanistan, raconter comment son père, drogué et endetté, l’avait vendue pour un mariage à l’âge de onze ans et comment son mari l’avait violée.

Par cette quarantaine d’images légendées, on est d’abord ébranlé. Ensuite, on est instruit d’une situation plutôt méconnue. Emu, instruit : de quoi justifier amplement la raison d’être du photojournalisme de qualité. Un idéal que n’auraient pas renié les pionniers de la profession des années 1920 lorsqu’ils imaginèrent cette presse illustrée qui démocratisa tant l’information au XXe siècle. Un Lucien Vogel, par exemple, qui lors de la création de son fameux magazine "Vu" en 1928 envisageait de manière quelque peu utopique un journalisme exclusivement en images. Fort heureusement, si pendant un demi-siècle la presse ne s’est pas privée du choc des photos, elle n’en a pas moins gardé le poids des mots. Ceci nous a valu un duo d’information inédit jusqu’alors, conciliant souvent l’accès au grand public et la qualité. La télévision a porté un coup de boutoir à ce modèle qu’Internet est en train de laminer. C’est d’ailleurs bien ce que sont venus dire à Visa les gens de l’Observatoire du photojournalisme français en présentant leur premier état des lieux de la profession. Cette chanson-là est connue depuis belle lurette à Perpignan. On a néanmoins apprécié cette remarque éclairante : "La photographie a un poids énorme au quotidien dans la vie des gens et son poids économique ne cesse de diminuer."

La question se pose dès lors de savoir qui nous racontera les souffrances des petites Afghanes quand on aura été jusqu’au bout de cette logique ? Qui pourra encore s’engager au propre comme au figuré dans de tels témoignages, qui nous rendent à chaque fois un peu plus citoyens du monde, s’ils ne sont pas rentables ? Qui nous apprendra par exemple que l’Afrique du Sud n’a pas encore tout à fait sorti le poison de l’apartheid des têtes des Blancs comme on peut le voir dans le fantastique travail d’Ylvi Njiokiktien (Prix Canon de la femme photojournaliste 2011) sur les extrémistes du Kommandokorps ? Qui donnera les formes adéquates à la boucherie sans nom du conflit syrien pour que notre mémoire la retienne - ce qui n’est pas le cas du flux télévisuel et encore moins du Net - quand il n’y aura plus des Rémi Ochlik sur la ligne de front ?

Certes, on pourra toujours dire que le monde est ainsi fait de bouleversements et que lorsque la photo est apparue dans les journaux, c’est toute une profession de graveurs sur bois qui a disparu. Mais indéniablement, c’était pour un mieux. C’était en fait pour que chacun puisse y voir plus clair. Et même si la majeure partie de la presse illustrée a versé dans l’"infotainment", on doit lui créditer cette part non négligeable d’une mémoire collective visuelle. Là où la presse en kiosque formait des communautés de lecteurs, rassemblait des gens autour de préoccupations ou d’avis partagés, Internet isole ses utilisateurs en ne leur donnant plus que l’illusion de la communauté de vue. Certes, le webdoc a la cote comme on peut le voir dans un département spécialisé à Visa, mais d’évidence ce type de média n’aura jamais l’audience de la presse papier. Pour les surfeurs, le webdoc est à Internet ce que l’Encyclopedia Britannica était au livre. Un "machin" qu’on a à disposition, mais qu’on n’ouvre pas parce que c’est trop fatigant. Dès lors, pour le moment, dans ce modèle déficitaire du photojournalisme, Visa pour l’image semble bien, pour l’Europe à tout le moins, un point d’ancrage indispensable. Un lieu de réflexion sûrement, mais aussi une vitrine d’un savoir-faire qu’on ne devrait pas perdre. Comme le dit Jean-François Leroy, son directeur : "Il y avait un titre de Gilbert Cesbron, ‘Chiens perdus sans collier’ : Visa pour l’image est un peu le refuge pour photographes perdus sans parution !" Reste à voir ce que cela pourra durer.

Cette situation précaire fait penser à celle de l’enseignement dont on se rend compte qu’il ne fait plus partie des priorités dans notre société de loisirs. Certes, chacun convient qu’on ne peut pas s’en passer, mais en même temps la mentalité fric - immédiateté, facilité - le reléguerait volontiers au rang des accessoires décoratifs. Sans aucun doute, on ne fera pas l’économie du volontarisme politique et, précisément, l’avenir du photojournalisme - tout comme celui du journalisme qui lui est indissociablement lié - passera par la case de l’enseignement. Dans les écoles de journalisme, car il est indispensable à la presse écrite. Dans l’enseignement fondamental aussi, car la lecture de ce langage particulier ne s’apprendra plus intuitivement comme lorsque le modèle était prégnant et qu’on n’imaginait même pas pouvoir s’en passer. En espérant que cela ne le reléguera pas dans la case "patois en voie de disparition", car après, qui nous racontera ?

"Visa pour l’image. 24e festival international du photojournalisme", Perpignan, jusqu’au 16 septembre. Entrées gratuites. Info : www.visapourlimage.com. Catalogue : "Visa pour l’Image 2012", éditions Snoeck, 210 p., 25 euros.

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