Arts et Expos Évocation

Un de nos plus grands peintres est mort ce week-end. Raoul De Keyser avait 82 ans. Il avait peu à peu épuré sa peinture jusqu’à toucher à l’essentiel avec des choses infimes. Ses peintures d’apparences abstraites, minimales, poétiques, et pourtant reconnaissables d’emblée, avaient fait le tour du monde. Dans "De Morgen", Jan Hoet dit joliment de lui : "De Keyser calculait sa peinture, mais donnait l’impression que ses tableaux étaient nés du hasard. Il n’a jamais fait une image vraiment figurative, mais travaillait de manière abstraite, comme les traces que laisse un avion dans le ciel ou comme s’il regardait par une fenêtre, mais dont les rideaux étaient tirés."

Raoul De Keyser (né en 1930 à Deinze) est un de nos artistes les plus cotés internationalement. Ces dernières années, sa notoriété à l’étranger s’était même accrue, étant sélectionné à la Biennale de Venise 2007 par le commissaire Robert Storr pour toute une salle du pavillon italien. La Whitechapel, à Londres, organisa une expo sur son œuvre en 2004 qui continua ensuite dans plusieurs lieux européens (De Pont, Fondaçao Serralves, Kunstverein de Sankt-Gallen). Bonn le célébra en 2009. En Belgique, le musée des Beaux-Arts de Gand et, en 2011, les "Loketten" à Bruxelles montrèrent encore son œuvre.

De Keyser est arrivé tardivement à la peinture, en 1963, alors qu’il était âgé déjà de 33 ans et menait une double activité de critique d’art et de reporter sportif. L’artiste a débuté dans le sillage de la "nieuwe visie" initiée par Roger Raveel. Il s’agissait de partir du figuratif, du pop art. Mais lui choisissait des détails, des objets jamais présentés dans l’art. De Keyser débuta avec des sujets tirés de son environnement immédiat qu’il agrandissait et ramènait à des données simples et linéaires en rapport avec le caractère bidimensionnel de la toile. L’accent était mis sur le geste de peindre. On voit dans ses premiers dessins et tableaux comment il représente une clenche de porte, une chaussette sur un fil, un bout de fil de fer barbelé ou les traces de chaux sur un terrain de football. Ces éléments servent de point de départ pour ensuite revenir sur ces thèmes, en les élaguant, en les reprenant, en laissant sur ses dessins les marques de peinture, des erreurs et des remords.

Il s’était progressivement affranchi de l’influence de Raveel pour poursuivre obstinément ses propres expérimentations dont ses tableaux rendent bien l’esprit. Le thème peint - un bout de terrain de football par exemple - s’identifie à la surface de la toile. Ceci conduit à une peinture autonome : tel un ouvrier qui trace sur l’herbe des lignes à la chaux, il traçait des lignes blanches sur la toile.

Depuis, la ligne est son seul modèle. Sur ses tableaux et dessins, les traces des nombreuses couches peuvent se superposer et rester visibles, jusqu’à donner une apparence abstraite et inachevée, mais avec un rythme et une pulsation particuliers. Raoul De Keyzer traduisait une perception ou un sentiment en un rythme pictural. Celui-ci découle de l’interaction entre l’artiste en tant que celui qui cherche à donner forme, la peinture en tant que matière et la toile en tant que support. Il réalisa de nombreuses variantes du coin de terrain de foot et joua sur le blanc et les verts en coloriste doué. Dans ses dessins, il partait parfois des échancrures du papier pour continuer des lignes aux subtiles variations.

La beauté de son travail tient à la tension qu’on sent toujours entre l’abstraction de son travail et le substrat figuratif qui lui a servi de point de départ jusqu’à toucher au minimal qui veut dire davantage que le plein. Un terrain de football s’identifie à un coin de craie, la terre à une ligne entre la mer et le ciel. La réalité se condense dans une suite de lignes et de couleurs, ou dans des signes, restes d’une écriture oubliée. De Keyser refusait un résultat définitif et harmonieux, préfèrant laisser les ratures pour donner une histoire à ses dessins. Ceux-ci rendent le sujet visible tout en le masquant, avec beauté et finesse.

Parti du même point que Roger Raveel, il modifia petit à petit sa pratique, rejoignant celles d’une Agnès Martin ou d’un Robert Ryman aux Etats-Unis ou de Marthe Wéry ou Dan Van Seeveren en Belgique.

Mais contrairement à eux, même si formellement ses dessins apparaissent abstraits, il ne faut jamais oublier qu’ils partent toujours d’une figuration.