Arts et Expos

Ce dimanche, le si émouvant musée de l’Holocauste et des Droits de l’homme à Malines, à la caserne Dossin, fêtera son premier anniversaire et son 100 000e visiteur, un très grand succès. A cette occasion, une cérémonie aura lieu où on ajoutera au mur de toutes les photos des juifs et tziganes déportés (il y a en eu 24 000 partis de Dossin vers les camps d’extermination), 148 nouvelles photos encore inconnues jusqu’ici et cela, en présence de 70 membres des familles.

Pour ce premier anniversaire, le musée inaugure aussi sa première exposition artistique à l’étage supérieur du musée, face à la vue soufflante sur Malines. Et il a choisi Jan Vanriet, peintre et poète né en 1948 à Anvers. Un choix évident car ce grand artiste qui a toujours cru à la peinture même quand la mode était au conceptuel et aux installations, interroge depuis 25 ans les effets du nazisme et du stalinisme. Il le fait avec nostalgie, avec une immense humanité. En peintre. Ses œuvres relatent la guerre et la destruction, la disparition et la persécution, le destin qui frappe les gens, les pogroms.

A la caserne Dossin, il montre une quarantaine de tableaux dont une série de portraits qu’il a réalisés à partir de photos d’identité retrouvées, de victimes déportées, parties de Malines vers les camps de la mort : Samuel, Bella, Sara, Esther, Hans, Vera, etc., revivent devant nous. Ils ont à nouveau des couleurs, un regard qui nous fixe, ils ont un nom. Il n’y a nulle horreur, juste leurs visages vivants qui leur sont rendus.

Ce travail est directement relié à la vie même de Jan Vanriet qui nous l’explique : "Ce thème me préoccupe depuis des années car ma famille a directement souffert de la guerre. Mes parents faisaient partie tous deux des réseaux de la Résistance et furent déportés à Matthausen. Il y a des familles où personne n’évoque cette époque. Chez moi, au contraire, on vivait dans ce passé et c’est resté le moteur de ma vie. Quand j’étais plus jeune artiste, j’ai d’abord eu le réflexe de nier ce passé et de choisir la légèreté du Pop Art. Mais lorsque j’ai eu 40 ans, vers 1988, j’étais prêt pour affronter cette époque. Et j’ai découvert la caserne Dossin où j’ai acheté quatre gros volumes avec toutes les photos retrouvées de ces milliers de déportés."


Lucien et Lucienne

Sur une série de tableaux au motif identique mais aux couleurs changeantes, comme des variations, on voit une femme à côté d’un jeune homme jouant de l’accordéon. Ce sont la grand-mère et l’oncle de Jan Vanriet, qui était le frère jumeau de sa mère. Les jumeaux se prénommaient Lucien et Lucienne. La scène est inspirée d’une petite photo de famille retrouvée. Le trio (les jumeaux qui avaient 17 ans et la grand-mère) était très impliqué dans la Résistance et la distribution d’armes. Tous trois avaient décidé de ne rien en dire au mari et père (le grand-père de Jan Vanriet) car ils le jugeaient trop fragile. Le père et la mère de l’artiste se sont connus à Matthausen, ce qui fait dire à Jan Vanriet, avec une ironie féroce, que c’est grâce à Hitler qu’il est là.

Bella et sa belle voilette, les trois femmes, trois grâces, qui s’en vont de dos, le grand portrait du petit Herman : il y a dans les tableaux de Jan Vanriet, une beauté et une douceur paradoxales dans un tel musée. "C’est surtout la nostalgie que je veux rendre, nous dit-il. Je me questionne sans cesse sur ce que le monde aurait pu devenir si tous ces gens étaient restés en vie. Ce fut un immense gâchis de talents comme ce fut dramatique de perdre toute cette culture d’Europe centrale."

Depuis plusieurs années, Jan Vanriet entreprend donc de peindre ces disparus, de leur redonner un visage. Il veut faire de tout cela un "monument". Il a déjà peint 80 portraits. Vingt sont aussi exposés pour l’instant, au musée du docteur Guislain, à Gand, dans l’exposition "traumatisme et guerre". Il veut leur redonner vie, interpréter ce qu’ils étaient et ce qu’ils auraient pu devenir.

Chaque portrait utilise une autre technique, une autre manière de peindre. "Chaque tableau est une sorte d’essai sur la peinture, dit-il. C’est le personnage que je choisis et que je peins qui me guide autrement."

Faut-il toujours revenir à cette époque, lui demande-t-on souvent ? Il répond qu’il y a d’abord de sa part une quête autobiographique. Mais il ajoute qu’il y a une nécessité très actuelle de le faire : "Il y a des politiciens aujourd’hui, qui ont grandi dans des familles qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale dans l’autre camp, dans celui des collaborateurs et qui voient la politique avec un sentiment de rancune."


"Gezichtverlies", jusqu’au 30 mars, au musée de la caserne Dossin à Malines, de 10h à 17h, fermé le mercredi, www.kazernedossin.be