Arts et Expos Le thème de la vanité du monde est évoqué de manière singulière et contemporaine par les artistes de cette Triennale. On peut en prendre quelques exemples en parcourant l’exposition.

La chapelle du couvent qui jouxte l’hôpital est toujours fréquentée par les dernières religieuses qui y vivent. Trois artistes y sont. Le Gantois Jan Van Ooost y a déposé sa "Mimesis", deux torses de femmes nues et magnifiques, en marbre blanc qui se font face et se touchent. Leurs visages s’embrassent mais leurs têtes ont la forme de crânes. Eros et Thanatos jouent une danse macabre. La beauté si attirante des corps de ces femmes touche à la répulsion devant l’image de la mort. Et la fugacité des choses contraste avec le marbre de Carrare, symbole d’éternité.

A l’étage, une vitrine protège une relique ancienne. En vis-à-vis, une autre artiste gantoise, Ilse Roman (née en 1973) a développé sa propre "relique". Depuis la naissance de son fils Wolf, elle a gardé un bout de cordon ombilical, toutes les gazes des pansements usés, tous les ongles coupés aux doigts de son fils. Avec ce matériau, elle a cousu une aube blanche faite de ces pansements et avec comme fil, ses propres cheveux. Au dos, elle a piqué des dizaines d’ailes de mouches en guise d’ailes d’ange. Tous les ongles coupés ont été "figés" dans des parallélépipèdes de résine transparente qui forment une longue suite d’ex-votos, les reliques d’un ange. Une installation troublante, comme si ce fils à peine né était déjà mort, et qu’il fallait en maintenir religieusement le souvenir.

Ingénierie génétique

Le troisième artiste, Franco Angeloni (d’Amsterdam) est fasciné par l’engineering génétique. Il a déposé sur une étagère, des dizaines de pots colorés avec sur les étiquettes les qualités que ces potions peuvent apporter (courage, fierté, etc.). Comme si demain, nous pourrions forger nos caractéristiques psychologiques avec des pilules génétiques. Comme si ce n’était plus Dieu ou le hasard qui nous façonnaient mais les produits de nos ingénieurs. Face à ça, Kris Martin, à son habitude, intervient avec une œuvre minuscule et simple, mais d’une grande force : un crucifix sur l’escalier de la salle des fêtes dont les bras du Christ se replient devant ses yeux, comme si Jésus ne voulait plus voir ce monde. Ou pire, comme s’il se dédouanait des horreurs du monde.

À l’étage de la salle des fêtes, les frères Gao, célèbres artistes de Pékin, avant tout photographes, ont imaginé sept figures sculptées en bronze brun, de Mao grandeur nature exécutant un Jésus, comme les soldats français de Napoléon exécutaient les révoltés espagnols chez Goya. Une œuvre très forte interdite en Chine où la figure de Mao ne peut être détournée.

Dans une salle, une installation multividéos d’Ilke De Vries interroge directement la fin de vie, avec les images de trois vieillards en soins palliatifs qui dorment (ou sont-ils déjà morts) tandis que sur des écrans des soignants témoignent.

Sang et charbon

L’excellent artiste de Charleroi, Michael Matthys, peint avec du sang des abattoirs et du charbon vieux de 300 millions d’années. Ses tableaux puisent leur sujet dans le passé industriel et minier de Charleroi. On voit des hommes et femmes assommés par le travail, jouant aux cartes avec, sur le nez, une boule rouge comme pour défier la mort.

Anno Dijkstra a sculpté grandeur nature, avec une plasticine, la figure d’un suicidé au départ des commentaires de ses proches dont on entend les voix à l’expo.

Jan Van Imschoot montre une peinture ambiguë : une belle femme nue présentant sur son corps les stigmates de Jésus.

L’Anglais Sam Taylor Johnson montre à l’entrée de l’hôpital, une "vanité" du XXIe siècle : un lièvre mort, pendu par une patte, comme dans les grandes natures mortes classiques. Il filme alors la décomposition naturelle de la dépouille par les milliers de mouchettes et vers qui y grouillent, jusqu’à n’avoir plus que la peau. Il montre en version accélérée ce processus terrifiant qui nous attend tous.

On peut encore évoquer le travail archéologique exhumant notre passé douloureux. L’architecte Wim Cuyvers a fait creuser un trou carré de 13 m de côté et 2,2 m de profondeur dans le parc de l’hôpital, juste là où se trouvait pendant des décennies, la décharge de l’hôpital. Et il atteint ainsi le niveau des restes de ce qui s’est passé là, dans l’histoire parfois tragique de la psychiatrie. Comme en parallèle, Sarah Vanagt et Katrien Vermeire ont filmé le travail d’excavation des charniers des victimes du franquisme en Espagne.

Dans nos sociétés où la mort a été tant évacuée et niée, les artistes (et les qualifiés de "fous") peuvent la ramener au cœur de leur propos. Car seule la mort donne du sens à la vie et à la beauté.