Arts et Expos

Très belle rétrospective de l’artiste américaine au Centre Pompidou, pleine de couleurs et de textiles.

En pénétrant dans la grande galerie du Centre Pompidou, au rez-de-chaussée, on est d’emblée frappé par les couleurs. Elles surgissent des murs, tombent des plafonds, jouent avec la lumière que le soleil distribue généreusement. Partout, ce sont de grandes sculptures sensuelles de laine, des tableaux en trois dimensions, des excroissances douces et molles de l’architecture. Valérie Duponchelle dans le Figaro parlait à juste titre de « volumes colorés comme des Matisse en relief ».

Sheila Hicks bénéficie de sa première rétrospective en France, à 83 ans. Ces dernières années il y eut ainsi plusieurs « Mamies » de l’art à se voir célébrées sur le tard. Il y eut bien sûr Louise Bourgeois dont la notoriété n’est vraiment née qu’après 70 ans, la libanaise Etel Adnan, 92 ans, révélée il y a 5 ans à la Documenta ou l’Iranienne Monir Shahroudy Farmanfarmaian, 93 ans, que le Wiels présenta en 2013.

La leçon du Bauhaus

Sheila Hicks est née à Hastings dans le Nebraska en 1934, mais vit à Paris depuis 1964. La chance de sa vie fut d’avoir rencontré Josef Albers à l’université de Yale où il dirigeait le département de design. Via lui, elle découvrit aussi l’art précolombien.

Josef et Anni Albers fut sans doute le couple le plus marquant du XXe siècle. Ils furent tous deux professeurs au Bauhaus dans les années 1920, Jozef Albers était un grand théoricien de l’interaction des couleurs, Anni Albers, la plus innovante des artistes du textile. Quand Hitler ferma la Bauhaus, le couple émigra aux Etats-Unis.

Josef et Anni Albers furent très vite fascinés par le Mexique et en ramenèrent de nombreux textiles. Sheila Hicks apprit auprès d’Albers, qu’il n’y a pas de frontières entre les arts et les arts décoratifs, entre l’architecture, le textile, la peinture, la design, la décoration. Le Bauhaus avait indiqué qu’il faut mêler l’art à la vie.

Elle vit aussi que les artistes précolombiens exprimaient déjà les leçons du Bauhaus (formes simplifiées, fonctionnalité, moyens minimum pour une efficacité maximale) avec une grande intelligence de la main. Sheila Hicks se rendit au Mexique où elle se lia d’amitié avec le grand architecte Luis Barragan.

Elle s’orienta alors vers le textile car elle y voyait une manière de se débarrasser de toutes hiérarchies esthétiques. La tapisserie peut devenir sculpture ou peinture.

Toute sa vie elle chercha les différentes laines, les textiles nouveaux et innovant, étudiant comment laisser vivre cette matière. Elle choisit et associe les couleurs comme le fait un peintre et crée des formes en lianes, en colonnes ou en empilements de fibres, parfois de dimensions architecturales.

© Centre Pompidou, ADAGP Paris, 2018

Les « Minimes »

La rétrospective au Pompidou se déploie dans un seul grand espace où les oeuvres sont présentées plus par des liens formels que chronologiques. On peut s’immerger dans les oeuvres mêmes.

Sur tout un mur, on découvre une centaines de beaux petits tableaux résumant sa démarche: les « Minimes ». Elle en fait depuis 1956. Des petits tissages, avec des couleurs mélangées, parfois fendus comme des tableaux lacérés de Fontana ou entremêlés de coquillages, petits cailloux et bâtonnets. Ces Minimes forment une suite de variations sur les couleurs et les motifs, c’est sa « grammaire » personnelle où elle gribouillerait joliment des idées pour ses grandes installations.

On retrouve aussi ses oeuvres monumentales comme ce « mur » de grandes boules de laine colorée, tel celui qui occupait tout le mur final à la Biennale de Venise en 2017. A l’horizontale, elle décline les blancs comme un monochrome. A la verticale, elle utilise les cintres bleus de l’architecture de Rogers et Piano pour accrocher des cascades de laines colorées qui viennent retomber sur le sol.

Elle a travaillé avec de nombreuses institutions américaines y créer des installations pérennes comme elle créa les tapis de l'hôtel du film Shining de Stanley Kubrick. Son objectif est partout le même: : exalter la matière, déployer la couleur dans l’espace, laisser une oeuvre vivre sous des formes différentes.

Sheila Hicks, Lignes de vie, Centre Pompidou, à Paris, jusqu’au 30 avril.

© Philippe Migeat