Arts et Expos

N’essayez pas de lui faire dire ce que, de toute façon, elle ne vous dira pas ! Lisez, regardez, écoutez. Le temps ne compte plus. Une vie le supplante. Sophie Calle et son travail : à l’image de sa vie. Doutes, désirs, folies. Et si vous vous étonnez que l’artiste vous emmène à rebours dans ses jours, les aléas l’ont voulu ainsi.

Des salles du Bozar n’étaient pas prêtes, il a "fallu que nous entrions par la sortie !" Pas de regrets : "Cela me convient maintenant. Et m’amuse, par rapport au jeu omniprésent dans mon travail, et parce qu’après tout, c’est bien de démarrer par les œuvres plus nouvelles." Il en ira ainsi jusqu’au 16 juin. Puis, tout rentrera dans l’ordre.

Née à Paris le 9 octobre 1953, et la précision des dates ordonne son grand œuvre, Sophie Calle avoue des attaches familiales avec Nîmes. Cancérologue, son père y fut à la base de la création du Carré d’Art, fleuron de la création contemporaine. Ici, la sélection de l’importante suite de pièces s’est opérée naturellement. Par osmose avec l’acte créateur d’une femme qui s’investit corps et biens : "On a choisi des œuvres dans lesquelles j’interviens directement. Et j’ai demandé à Frédéric Mitterrand d’enrober le parcours d’une participation sonore, sorte d’histoire de ma vie à travers son propre prisme." Créatrice hors normes, Sophie Calle nous invite au mitan de ses secrets. Elle nous partage ses humeurs et soucis.

A un moment, Mitterrand y va d’une assertion abrupte : "Sophie Calle est une sorcière !" "Il dit ce qu’il veut, c’était le deal entre nous. Mais, non, je me trouve très, très équilibrée !"

Qui est-elle ? A la sortie de l’adolescence, une rebelle. Une activiste, maoïste, féministe. Ne sachant toutefois pas trop comment s’y prendre avec sa vie, elle voyage. Sept ans. De retour, la voilà perdue. Solitaire. "J’avais 26 ans et, rentrée en France, pour la première fois j’ai vécu avec mon père, divorcé depuis très longtemps d’avec ma mère. Complètement perdue, j’ai commencé à rencontrer des gens dans la rue. Je n’avais aucun désir, aucune énergie pour quoi que ce soit. Je me suis mise à me raconter des histoires, au hasard "

Pour se donner une consistance, elle suit des inconnus dans la rue. Et se retrouve dans Paris à travers le trajet des autres. Récidive, note ses déplacements au jour le jour, piste un homme au hasard. Apprenant qu’il se rend à Venise, l’y suit Ce sont "Filatures parisiennes", " Suite vénitienne". Premier temps fort, dans la foulée, "Les dormeurs" en 1979. L’imprimatur à son œuvre en gestation. Elle invite des gens à venir dormir quelques heures dans son lit. Elle les photographie, les questionne. Une des dormeuses est l’épouse du critique Bernard Lamarche-Vadel. Lequel l’invite à la Biennale de Paris, en 1980. "Il décida que j’étais artiste." Tout s’enchaîna.

La suite s’impose à nous avec la force des histoires vraies qui jettent le trouble à l’âme. Sophie Calle crée des ponts entre l’art et la vie. De la vie à la mort. Artiste multiple, elle n’est pas une photographe, même si la photo nourrit la mémoire de ses interventions. Concepts, performances, photographies, récits, vidéos, films, installations. Son rituel autobiographique emprunte les registres de la création actuelle. Elle se met en scène elle-même au travers d’histoires vécues. Et, depuis Venise, fonctionne en autarcie. Son équipe de production met la main à tout. Elle est son propre commissaire.

Trois œuvres nouvelles. Fortes, pleines d’elle. Emplies de sa mère. Rappelons-nous : sa mère filmée mourante, ce qui fit grand bruit "Le jour où j’apprenais que j’étais invitée à Venise pour la Biennale 2007, un coup de fil de ma mère m’annonçait qu’elle n’avait plus que trois mois à vivre. Elle m’a dit : "J’y serai pas !" En travaillant sur le pavillon français, j’ai repensé à sa phrase, je voulais être là à l’instant de sa mort. Pour saisir quelque chose qui m’aurait échappé, si elle mourait en mon absence. J’ai décidé de la filmer. Ça amusait ma mère et ça me rassurait. Plus de cent heures de film. On a gardé les onze minutes ultimes du no man’s land entre la vie et la mort. Avec l’infirmière, nous lui touchions le visage pour savoir où elle en était. Moments intimes. Des gens m’ont critiquée. Ça ne m’intéresse pas ! Ma mère a toujours rêvé d’être au centre de la scène. Pour moi, c’est un hommage que je lui ai rendu. J’y montre sa mort en douceur, en coquette. Et tous ceux qui l’aimaient l’ont très bien compris."

Elle l’avoue : sa mère joue un très grand rôle dans sa vie depuis qu’elle n’est plus. D’où ses travaux récents sur l’absence, sur le manque. "Au Pôle Nord" : "Je savais que le rêve de ma mère était d’y aller. J’y suis donc partie pour elle, en emportant avec moi, à la hâte, une bague, un collier que je portais sans cesse, une photo d’elle. Et là bas, frappée par la beauté des icebergs, je me suis arrêtée, j’ai enfoui dans une cavité ces trois objets. Sa présence."

Autre nouveauté : "Souci". Un petit vocable répété, non seulement dans l’œuvre qui en porte le nom - une suite de toiles frappées du mot "Souci" entourant une plaque de marbre, au sol, sur laquelle est inscrit le mot "Mother" - mais aussi un peu partout, véhiculant son mystère.

Et Calle d’écrire, sur une plaque de porcelaine d’un millimètre d’épaisseur, prouesse de Frédéric Bernardaud, la fin de sa mère : "Ses dernières larmes ont coulé Son dernier souhait : partir en musique le Concerto pour clarinettes en la majeur K 622 de Mozart. Sa dernière volonté : "Ne vous faites pas de souci ". Souci Son dernier mot. Le 15 mars 2006, quelque part entre 15 h 02 et 15 h 13".

Plus loin, sur une petite plaque de résine, le mot "Souci" écrit avec des cheveux de Sophie

Vie et œuvre : un registre sans concessions.

Bozar, rue Ravenstein, Bruxelles. Jusqu’au 13 septembre, du mardi au dimanche de 10 à 18 h ; jeudi de 10 à 21h. Catalogue original sous forme d’un accordéon de cartes postales commentées. Infos : 070.344.577 et www.bozar.be