Arts et Expos

L’artiste française Sophie Calle se fixe un protocole, une idée, un chemin, et le suivant nous donne un autre regard sur le monde. Qu’elle parle de la douleur, de la séparation, qu’elle aille à Lourdes ou chez une voyante, cela donne des photos et des textes à fleur de peau, d’émotion et de tendresse. Ce fut encore le cas avec ses trois séries consacrées aux "Aveugles" : elle avait commencé en 1986, en rencontrant des gens nés aveugles et en leur demandant quelle était, pour eux qui n’ont jamais vu, l’image de la beauté. Un aveugle répond joliment : "la mer, à perte de vue". En 2010, elle était invitée à Istanbul et elle y avait interrogé des gens qui ont vu mais sont devenus, un jour, aveugles. Quelle est la dernière image qu’ils gardent en tête ?

Voici un nouveau tout petit livre-objet, parti d’Istanbul, beau comme l’invisible, sur une idée semblable. Quelle est l’émotion qu’on voit dans les yeux des gens qui découvrent la mer pour la première fois ? Elle l’explique en préambule : "A Istanbul, une ville entourée par la mer, j’ai rencontré des gens qui ne l’avaient jamais vue. Je les ai emmenés sur le rivage de la mer Noire. Ils sont arrivés sur la grève séparément, les yeux baissés, fermés ou masqués. J’étais derrière eux. Je leur avais demandé de contempler le large puis de se retourner vers moi afin de me renvoyer ce regard qui venait de voir la mer pour la première fois."

Voir la mer

Quatorze expériences, menées avec des hommes, des femmes, des enfants, tous d’Istanbul, et filmés en longs plans fixes de 5 minutes par Caroline Champetier. Ces films furent présentés à Istanbul, et à Arles en 2012. Sophie Calle en a tiré maintenant un livret bleu comme la mer et les vagues. On y voit chacun, de dos, fixant la mer, puis de face, regardant Sophie Calle, avec le premier regard de celui qui a vu enfin le "large". Sans un mot. Sophie Calle précise juste le nombre de minutes et secondes que chacun a pris pour détailler la mer. Le "vieil homme" ne l’a regardée que 45 secondes, mais "l’homme à la veste beige" l’a fait 3 minutes et 26 secondes.

Le tout forme un livre-objet, délicat, qui touche à l’indicible, à d’autres vérités, d’autres sensations, à un autre idée du temps. Et alors, tous ces visages incarnent une belle humanité qui peut nous aider à mieux voir l’étrange beauté du monde.


---> "Voir la mer", Sophie Calle, Actes Sud, 64 pp., env. : 26 €