Arts et Expos

Sophie Calle le dit tout de go : elle n’aime pas les enfants. "Je n’ai pas d’enfant. Ils m’énervent et quand mes amis en ont, j’évite de les voir avant que leur progéniture ait 15 ou 16 ans. Dans ma vie, l’envie d’avoir un enfant a dû me traverser trois ou quatre heures maximum."

L’œuvre de Sophie Calle, en revanche, est conditionnée par ses parents. "Pour moi, le premier enjeu était le mur. Je voulais occuper les murs. Mon père était collectionneur d’art contemporain. Comme il n’était pas content de moi, j’ai décidé de le séduire." Et voilà comment cette grande figure de l’art contemporain s’est spécialisée dans la filature et aventurée dans la photo commentée, un art qu’elle manie avec dextérité.

Après la reconnaissance de son père, Bob Calle, cancérologue et à la base de la création du Carré d’Art, célèbre musée d’Art contemporain à Nîmes, viendra celle de ses pairs. Le jour, toutefois, où elle apprend qu’elle est invitée à la Biennale de Venise, sa mère lui annonce qu’elle n’a plus que trois mois à vivre. Paradoxe et cruauté. L’artiste a peur de ne pas être auprès d’elle pour son dernier soupir. Elle lui propose de filmer ses derniers instants. Sa mère accepte. La proposition va jusqu’à l’amuser et l’œuvre, controversée, est exposée au Palais des Beaux-Arts dans le cadre de la magnifique rétrospective "Calle Sophie" basée sur une vingtaine de projets autobiographiques.

La plasticienne, photographe, écrivaine et réalisatrice française, née à Paris le 9 octobre 1953, adore en effet mettre l’intime en scène. Depuis plus de trente ans, et bien qu’elle ait été, en son jeune temps, une activiste pure et dure - maoïsme, féminisme, gauche prolétarienne, lutte pro-palestinienne - son travail consiste à faire de sa vie son œuvre en utilisant tous les supports possibles : livres, photos, vidéos, films, performances etc.

"Je n’ai pas pour autant l’impression de tenir un blog. Les gens croient qu’à travers mes travaux ils me connaissent. Ce n’est pas le cas, précise-t-elle. Du voyage de trois mois que j’ai filmé avec mon compagnon, je n’expose qu’un film de soixante minutes. Ce film n’est pas ma vie, il ne correspond pas à la réalité. Soixante minutes ne sont rien au regard de trois mois."

Le film, presque immobile, relatif à la mort de sa mère et intitulé "Pas pu saisir la mort" dure douze minutes - sur les cent heures filmées -, ressemble à une photo illustrée, selon la volonté de sa mère, par le Concerto pour clarinette en la majeur, K.622 de Mozart, et est projeté dans une pièce séparée que les enfants peuvent contourner sans problème et qui n’appartient pas au parcours proposé par les Bozar Studios, le département Éducation à l’art du Palais des Beaux-Arts qui travaille en partenariat avec Jeunesse et Art plastique.

Après la mort de sa mère, Sophie Calle est allée au Pôle Nord pour réaliser le rêve de la première et y enfouir trois objets - une bague, un collier et une photo. D’autres œuvres inspirées par sa mère telles que la tombe, "Mother", et les mots "souci", comme le dernier prononcé par sa mère, et tracé au cheveu, sont présentes à l’exposition. Sophie Calle n’aime pas les enfants mais a sans doute beaucoup aimé en être une.

Ses approches artistique, ludique et inventive recèlent de multiples facettes dont plusieurs sont susceptibles de plaire aux plus jeunes. Les Bozar Studios ont relevé le défi et veulent ouvrir les enfants à ces jeux d’images, de mots et de situations, en évitant les drames trop personnels mais en mettant l’accent sur la filature, celle par laquelle tout a commencé.

Après sept ans d’absence et de voyage, Sophie Calle est revenue vivre à Paris avec son père. Perdue, elle a suivi des inconnus dans la rue dont un homme qui l’a menée jusqu’à Venise.

Quelques années plus tard, en avril 1981, elle demandait à sa mère - toujours très présente dans sa vie - d’organiser une filature, comme le titre de la première œuvre choisie pour le parcours enfants. Rien de tel en effet que de leur proposer de se déguiser en détective. Et dès lors, d’être équipé.

Vacances obligent, les Bozar Studios n’organisent pas leurs traditionnels Bozar Sundays mais ont prévu un family kit tout ce qu’il y a de plus attractif. Une valise, en réalité, à se procurer dès l’entrée avec le matériel ad hoc. Six œuvres ont été sélectionnées (voir notre parcours fléché en pages 18 et 19) et une activité est proposée pour chacune d’entre elles. À pratiquer en famille pour privilégier l’échange. Création d’un appareil photo, contour d’un nouveau nez pour Sophie Calle, habillage d’une fausse photo de mariage sont entre autres inscrits au carnet.

Après avoir pris connaissance de la proposition du service éducatif, Sophie Calle a suggéré d’y ajouter "Douleur exquise", œuvre née suite à une rupture dont elle a essayé de se remettre en demandant à 107 personnes, célèbres ou non, de commenter la lettre annonciatrice de la fin. D’où la page concours organisée à l’extérieur du parcours dans laquelle on demande aux enfants de dessiner les événements les plus douloureux et heureux de leur vie. Et d’interroger ensuite leurs parents à ce sujet. Passionnant.

Sophie Calle n’aime pas les enfants mais les enfants aimeront peut-être Sophie Calle.

Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, jusqu’au 13 septembre, du mardi au dimanche de 10 à 18h, jeudi jusqu’à 21h. Entrée : de 1 à 8 €. Infos : 02.507.82.00 ou www.bozar.be