Arts et Expos Portrait Envoyée spéciale à Paris

Comment prononce-t-on Jean Paul Knott ? Oubliez le "k", il ne se prononce pas, car il n’est ni "k" tégorique, ni "k" riériste, encore moins "k" ractéristique. Knott est un cas, à la limite. Ce grand bonhomme au visage émacié décidait de s’entretenir avec nous dans les salons en tapisserie fleurie de l’hôtel Bristol - "un endroit qu’(il) aime bien, on n’y paie pas vraiment plus cher qu’au café du coin, et vous avez vu le décor" -, juste après un défilé qui s’était donné à deux pas. Le luxe discret et l’ambiance du lieu, presque douillette, en faisaient un endroit parfait pour discuter à bâtons rompus. Cappuccino d’un côté du coquet canapé Régence, thé anglais de l’autre, et la discussion allait déjà bon train. La présence de Kate Moss et de sa suite, postée au bar à siroter un liquide non identifié, ne le perturba même pas. Jean Paul Knott, entre deux avions, et une collection homme tout juste finie de présenter à Paris, était tout à fait disposé à la question.

Mais qui est donc cet homme-là ? Jean Paul K. possède un passeport belge mais c’est de l’autre côté de l’Atlantique, en Amérique, qu’il a grandi puis fait ses armes dans la mode. Sans doute l’Ouest n’était-il pas assez étendu pour l’élégant échalas qui est passé sur l’autre versant, côté Levant. De son expérience américaine, le créateur garde une perception pratique du vêtement. Pour lui, pas besoin de se poser la question du rapport entre mode et art, il fait la distinction. D’ailleurs lui-même ne prétend pas faire de la mode mais bien des vêtements qui habillent les gens. Une façon d’éclairer son style, tout de suite identifiable, dans sa sobriété et sa praticité. Knott prône la rencontre entre l’identité et le vêtement porté, bien décidé à ne rien imposer. Et puis c’est un peu démodé d’être habillé dans une même marque. A ce sujet, il a développé une idée, de l’autre côté de la Terre. Au Japon précisément, il a participé au développement des premiers "selective shops", les concepts stores multimarques dont on connaît le succès actuel auprès des modeux de tout poil - pensons à l’engouement pour la boutique parisienne "Colette". Jean Paul Knott avait capté, avant les tendanceurs du moment, l’importance de ne pas devenir monomaniaque. "Un monde monomarque c’est un monde fasciste." C’est cette nécessité de pluralité qui l’a d’ailleurs amené à monter sa Knott Gallery à Bruxelles (boulevard Barthélémy, 20), un endroit où l’on trouve en bloc, Knott et les autres. Un endroit qui accueille également des expos de temps en temps.

JPK parle d’une voix sourde, et jouant avec son écharpe gris souris au tombé parfait, rappelle qu’il ne cherche pas à être moderne. OK. Mais pourtant, entre nous soit dit, son principe de création, ou de design - il préfère cette appellation - est plutôt avant-gardiste. Voyez plutôt le parcours.

Formé dans les murs de la maison Yves Saint Laurent, alors que le grand maître y officiait encore, il a appris le métier à l’ancienne. Il rappelle avec amusement que lorsqu’il est entré chez Saint Laurent, "on utilisait encore le télex" - en aparté, on se demande bien à quoi ça ressemble. "A cette époque, on payait des stagiaires graphistes pour reproduire les croquis de silhouettes, plutôt que de faire des photocopies." Ecouter Jean Paul Knott parler de sa bio montre toute la complexité du monde dans lequel il évolue - dur, dur, de garder son étiquette et son étique. Caméléon, il est bossé pour de grandes maisons, la griffe italienne Cerruti, et chez Féraud, également, mais il n’est pas resté coincé dans la tour d’ivoire des savants des tendances. Le travail qu’il a choisi de signer de son nom - en prenant le risque du ratage - a rapidement été plébiscité par les institutions de la mode actuelle, dont la fédération française de couture qui l’a invité pendant quelques saisons à défiler en tant qu’invité haute couture. Mais ce n’est pas grâce à sa belgitude qu’il s’est vendu auprès des gens de mode. "Les Belges disaient que je venais de France, et les Français que je n’étais pas d’ici. Et puis, les Six d’Anvers, ils étaient déjà six " A l’époque, on est à la fin des années nonante, Jean Paul en prend bonne note et continue son petit bonhomme de chemin, avec quelques concepts, les siens, en mains.

A commencer par cette idée d’extirper le vêtement du circuit de la mode, pour l’intégrer au principe de réalité. L’habit Knott est pratique, d’abord, pour évoluer dans la vraie vie, mais aussi mélangé aux autres - "il faut pouvoir mélanger les choses" -, enfin il est abordable. Ce dernier point ne touche pas grand-monde à l’heure actuelle dans le milieu. Qu’à cela ne tienne, Knott en fait l’un de ces chevaux de bataille. Il collabore avec "Les 3 Suisses" pour une collection capsule, tandis qu’au Japon, il a monté une collaboration pour développer le concept de marque "Land of Tomorrow", des vêtements du quotidien à des prix copains, le tout made in Japan. Pour le coup, le comble de la classe, c’est bien de faire fabriquer sa production textile au Japon. Mais Knott a bien raison, l’éthique japonaise autour du travail est un luxe qu’on se paie rarement en matière de prêt-à-porter, un luxe qu’il veut faire partager. Pour ce qui concerne sa propre marque, même idée, il a choisi de ne rien délocaliser, les vêtements qu’il crée sont belges de souche. C’est la Knott touch.

Comme l’homme est agile à passer d’un continent à l’autre pour concrétiser ces projets, on lui demande si les femmes japonaises ont envie de porter les mêmes pièces que les femmes occidentales. "Il faut tout de même des vêtements un peu adaptés aux besoins japonais, quand on vit une partie de l’année, sous 40°C et 90 % d’humidité; on peut dire qu’il ne fait pas le même temps qu’à Bruxelles , précise-t-il d’un ton amusé qui témoigne d’une expérience personnelle du climat nippon . Il faut adapter le vestiaire en fonction des moments et des besoins du marché. En plus, le format des Japonais est un peu différent." Le "format", c’est mignon comme expression, mieux que cela, chez Knott, c’est un concept. "C’est une notion qui m’a toujours intéressée, j’ai toujours réfléchi en format plus qu’en sexe ou en taille. Finalement, dans la mode en 1962, YSL habillait la femme en homme; en 1982, Gaultier habillait l’homme en femme en lui mettant une jupe. En 2012, ce discours d’une mode sexuée est un peu dépassé." Pour le designer, il s’agit plutôt d’un travail sur la coupe, mais attention sa mode n’est pas pour autant mixte ou asexuée. "Je trouve qu’il n’y a rien de plus sexy qu’une fille dans la chemise de son boy friend " D’accord, mais cette histoire d’échange vestimentaire, ça marche mieux quand les filles portent les vestes ou jeans de leurs copains, non ? C’est esthétiquement douteux, tout de même, des hommes en escarpins ? "Mais ça marche de plus en plus dans l’autre sens Et puis, ça n’est pas si nouveau. Quand Picasso met son t-shirt à rayures la première fois, il la pique à sa femme. Après, évidemment, ce genre d’échange, ce n’est pas tout le temps et pas tout le monde et pas de toutes les façons, mais ce monde est en train de disparaître, les codes sont en train de se casser." Le préformatage vestimentaire vit-il ses dernières années ? Knott en est persuadé : "Le costume-cravate est le bleu de travail de l’homme moyen. Quant à la nouvelle génération, elle est en train de faire basculer ces comportements, ces manières de vivre." De fait, la mode de la rue a gagné en liberté et n’est plus seulement dictée par les couturiers. Si l’identité, l’individu prennent le dessus sur les codes associés aux classes sociales, la mode, aussi, devra décider se placer ou non en prise directe avec le réel.