Arts et Expos

Le temps faucherait-il vraiment à l'aveuglette? On peut se poser la question quand, recul aidant, nous sommes conviés à voir ce qu'il reste d'une oeuvre que son époque avait pourtant accueillie avec estime, la virtuosité et l'entregent de l'artiste ayant fait merveille.

La rétrospective Floris Jespers (1898-1965) que présente actuellement le Musée d'Art moderne d'Ostende nous brosse un cheminement artistique qui va de 1915 à la mort du peintre.

Témoin de la Modernité

Premier contact: une «Vue de rivière», sans autre particularité que d'être la mise à feu d'une carrière aboutie cinquante ans plus tard avec «Clown avec l'ange de la mort», une aquarelle d'aspect abstrait, elle aussi sans qualité particulière.Floris Jespers, fils et frère de sculpteur, était né à Anvers en 1898. Au bilan de sa vie: avoir été un témoin actif de la Modernité en nos régions. Pas mal, c'est vrai. Mais un peu court pour un témoin aux limites créatrices trop rapidement évidentes, dès lors que, brassant divers styles au cours de ses cinq décennies d'activité picturale, il aura surtout piqué à droite et à gauche le suc et le sel de ses propres réalisations.«Trop is te veel», dit une boutade bien belge. Celle qui nous colle à l'âme face à un labeur tant labouré dans le champ des autres!

Sens de la composition

Cet homme-là avait de toute évidence besoin du soutien de son époque pour exister! A un sens aigu de la composition, à une habileté incontestable, il ajoutait le sens des valeurs plastiques de son temps pour parfaire des peintures qui constitueraient aujourd'hui un patrimoine enviable, si elles n'apparaissaient à ce point avoir été inspirées par d'autres.Prenons pour exemples ses premières natures mortes, ses premiers portraits. Manifestement fauves, ce qui n'aurait rien de répréhensible en soi vu leur éclosion, même légèrement tardive, vers 1915, 1916.

Rares moments de grâce

Mais, ailleurs qu'en cette rétrospective, le doute serait permis: ne seraient-elles pas, en plus esthétisantes peut-être, des compositions qu'aurait pu signer Rik Wouters? Comment, en effet, ne pas y songer et s'en offusquer même, en regardant cette «Femme à la table du déjeuner», une aquarelle de 1915!C'est vers ces mêmes années cependant que le même Floris Jespers gravait des linos d'une surprenante efficacité.A ses qualités déjà reconnues, il ajoutait un sens du raccourci si convaincant qu'on aurait aimé rencontrer d'autres temps aussi forts durant sa longue carrière. Or, la rétrospective nous enjoint à la plus grande circonspection. Ses moments de grâce furent rares, hélas.Vers 1926, 1927, nonobstant d'avenantes pointes sèches, c'est à Frits Van Den Berghe qu'il emprunte des élans qui cadrent parfaitement avec le souffle d'une Flandre expressionniste et rurale. Permeke tombe, ailleurs, dans ses filets et il en va de même de Chagall.

Déglingue décorative

Les années trente furent délicates pour tous les artistes. Jespers n'échappa pas au décoratif ambiant, y sombra tant et si bien que, de portraits aseptisés en visions ringardes, son art se déglingua et la foule de tableaux épinglés confirme la déchéance. Ne médisons point d'un métier pourtant honnête. Mais comment sauver du désastre ce réalisme pathétique et ennuyeux, qu'il embrassa au seuil de la guerre.

Oublions enfin, au plus vite, ses peintures sur verre, trop souvent d'un affligeant mauvais goût.Seule sa période congolaise des années cinquante est à sauver de l'oubli. Des compositions à nouveau très réussies, solidement charpentées autour de couleurs sauvages.

Et des sculptures, péripétie très occasionnelle pour lui. Elles avalisent l'écriture, enfin personnelle, d'un homme qui aurait pu être un grand muraliste. Dur métier!

Musée d'Art moderne (PMMK), Romestraat 11, Ostende. Rens.: tél. 059.50.81.18,

Webwww.pmmk.be.

Jusqu'au 10 avril, tous les jours, sauf lundi, de 10 à 18h.

Catalogue en français et en néerlandais, Ed. Pandora, 216 pages en couleurs, 42 €.

© La Libre Belgique 2005