Un art en voie de disparition

Sophie Lebrun Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

Cent soixante historiens d'art, restaurateurs, architectes, historiens, lancent un SOS: les peintures murales anciennes - réalisées sur les parois de bâtiments, religieux et civils - constituent un patrimoine en voie de disparition.

Réunis lors d'un colloque de l'Institut royal du patrimoine artistique, le 2 décembre, ils ont rédigé une motion à l'intention des ministres en charge du patrimoine. Emmenés par la directrice générale de l'Irpa, Myriam Serck, ces spécialistes, «particulièrement inquiets de l'état de conservation des nombreuses peintures murales du pays», demandent aux autorités publiques responsables d'en réaliser d'urgence «l'inventaire approfondi», et ce «dans des conditions scientifiquement défendables».

Un tel inventaire constitue un préalable à la préservation voire à la restauration de ces oeuvres - tantôt figuratives, tantôt purement ornementales - qui, jadis, décoraient l'intérieur de nombreuses bâtisses. L'inventaire doit viser en priorité les peintures du Moyen Âge (qui perdure jusqu'au XVIesiècle, chez nous, sur le plan artistique). Soit 500 à 1500 oeuvres selon les critères de sélection, évalue Walter Schudel, responsable de la section peintures murales à l'Irpa.

Patrimoine fragile et exposé

Nombre d'entre elles sont dans un état alarmant, exposées à tous vents et au vandalisme. Des exemples? Les décorations architectoniques de la crypte Saint-Nicolas à Thynes (Dinant), en partie taguées; les peintures de la cathédrale de Tournai - le plus grand ensemble roman de Belgique -, de surcroît fragilisées par les travaux en cours; les peintures du XIIe

dans la crypte d'Eine (Audenarde), qui souffrent d'une forte humidité... La liste est longue.

Il est vrai que, par sa nature même, ce patrimoine est particulièrement fragile: ancien, immobilier, intimement lié au sort du bâtiment qui l'abrite - souvent des petites églises paroissiales dans un piètre état -, soumis aux courants d'air, à l'humidité, la lumière... «Les peintures murales sont l'épiderme de l'architecture, sa partie la plus exposée» résume Walter Schudel. Dans notre pays, on trouve surtout des détrempes, par essence plus délicates que les fresques, précise Stéphanie Moris, jeune historienne de l'art. Elle défend depuis trois ans, auprès de la Région wallonne, l'idée d'un inventaire des peintures murales.

La disparition de ce patrimoine peut être rapide. Un pan entier des peintures de l'église Saint-Maximin à Anthisnes (lire ci-contre), dégagées il y a trente ans, a totalement disparu, faute de mesures de conservation. Paradoxalement, la mode qui consistait à repeindre les églises en blanc, notamment après le Concile de Trente (XVIe) qui jugeait ces décors médiévaux «inconvenants», en a sauvé plus d'un, en le protégeant sous ce badigeon blanc. A d'autres époques, l'homme a utilisé des méthodes plus destructrices, comme le décapage (au XIXe, dans la cathédrale de Tournai par exemple).

«L'homme a mal compris l'esprit médiéval, il a oublié ou nié que les églises étaient jadis entièrement peintes» explique Walter Schudel. «C'est un patrimoine longtemps dénigré par les historiens de l'art eux-mêmes parce que lacunaire; une peinture plutôt naïve et anonyme» ajoute Stéphanie Moris. D'où un travail «d'information et de sensibilisation à mener auprès du public» insistent ces spécialistes.

D'autant que, même restaurées, ces peintures ne bénéficient pas toujours d'une mise en valeur et d'explications à l'attention du visiteur - pour autant qu'il puisse y accéder. Or, il y a là un potentiel touristique, note Walter Schudel: on peut imaginer divers itinéraires, à l'échelle d'une ville, d'une région...

Une étude pluridisciplinaire

L'inventaire scientifique nécessite, souligne la motion,

«des synergies entre les institutions régionales et fédérales concernées par l'étude et la conservation du patrimoine». Idéalement, il devrait être réalisé à l'échelle du pays par une équipe interrégionale, pense Walter Schudel, et en tout cas pluridisciplinaire (restaurateurs, historiens de l'art, archéologues...). L'objectif n'étant pas seulement sa conservation mais son étude, qui enrichira les savoirs historiques, artistiques, techniques... L'inventaire doit dégager des priorités d'action, et formuler un plan d'entretien des oeuvres.

Le public bénéficierait aussi de cette recherche, grâce à la publication d'un livre.

A ce jour, l'Irpa n'a pas encore reçu de réponse des ministres concernés.

© La Libre Belgique 2006

Sophie Lebrun

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