Arts et Expos

RENCONTRE

Jacques Charlier a dû attendre d'avoir 63 ans pour qu'enfin une grande exposition de son oeuvre soit organisée en Belgique et c'est le Smak à Gand, le musée d'art contemporain de Jan Hoet, qui l'a mise sur pied et non pas un musée wallon ou bruxellois. Ses grands portraits des personnalités d'aujourd'hui, son réalisme subversif seront à l'honneur à Gand après l'exposition Jan Fabre.

Jacques Charlier n'a rien perdu de sa gouaille du temps où il organisait des concerts psycho-acoustiques, fréquentait les pataphysiciens et côtoyait Marcel Broodthaers. Volubile charmeur, avec une pointe d'accent liégeois, il apostrophe avec des yeux gourmands la serveuse, métisse, pour la saluer d'un `vous êtes un vrai Gauguin´. Il s'enflamme pour la Flandre qui l'a mieux compris, dit-il, tout en regrettant de ne toujours pas connaître le flamand. Il pourfend tous les pouvoirs mais adore la grande-duchesse Josephine-Charlotte du Luxembourg qui le lui rend bien. Il peint Kim Clijsters, André Cools et Catherine Millet.

Jacques Charlier interroge l'art, le marché de l'art, les courants dominants comme peut le faire un Wim Delvoye, mais avec en plus la joyeuse fantaisie du sud alors que Wim Delvoye est organisé comme une multinationale. Tutoyant au premier contact, s'esclaffant, aimant la vie, Jacques Charlier a pratiqué toutes les disciplines. Et s'il montre qu'il sait peindre, c'est pour mieux détourner le sens apparent. Artiste viscéralement belge, il creuse sans cesse cette belgitude qui lui colle à la peau. `On m'a proposé de rejoindre Warhol à la Factory, mais j'ai préféré rester ici et devenir fonctionnaire provincial, ensuite professeur pendant 40 ans´.

Vous avez bénéficié de nombreuses expositions dont une importante à Luxembourg, mais c'est la première vraie rétrospective qui vous est consacrée. Et elle se passe en Flandre alors que vous êtes wallon?

Je présente surtout mes travaux de ces cinq dernières années. Les grands tableaux et le film ont même été réalisés l'an passé. Alors pourquoi suis-je reconnu en Flandre et pas en Wallonie? Mais nous sommes dans une histoire belge et cela depuis longtemps. Je suis très content d'être à Gand car de l'autre côté de la frontière linguistique, on est dans le désert absolu et, à Liège alors, c'est le trou noir intégral.

Vous êtes surtout connu en Flandre alors que vous êtes un Belge pur jus, `pur laine´ comme on dit au Canada?

Je revendique comme le chanteur Arno, d'être Belge. J'estime qu'on vit dans un pays qui n'existe plus. La nationalité belge n'est plus revendiquée que par les artistes car le monde politique est divisé, chacun pour son compte. Les politiciens demandent aux artistes d'illustrer une autre identité, totalement artificielle. Or il suffit d'aller à l'étranger pour le voir, et de parler aux gens, ce que les hommes politiques ne font pas: tout le monde s'en fout des Wallons ou des Flamands, on ne connaît que la Belgique. Les hommes politiques sont prisonniers de leur tribalisme, les artistes sont plus internationaux tout en considérant que l'idée d'une patrie n'est pas ringarde.

Vous avez un jour expliqué que vous étiez l'héritier d'Ensor, Magritte et Broodthaers. Mais ceux-là ont été rapidement célèbres. Vous êtes moins invité. Est-ce parce que vous dérangez?

J'ai été à la Biennale de Sao Paulo, mais quatre fois, il est vrai, j'ai été refusé à la Biennale de Venise.

Mais Panamarenko et Broodthaers qui étaient avec vous dans la même logique, sont devenus très célèbres à travers le monde?

Question de marché. Et je paie peut-être d'être Liégeois. Je vous rappelle que Broodthaers, Bruxellois, n'est devenu célèbre qu'après son séjour en Allemagne. Mais peut-être fais-je peur? Mon humour dérange-t-il? Je vois cependant aujourd'hui des jeunes qui sont passionnés par mon travail.

Vous dites que rien ne bouge en Wallonie, mais Laurent Busine vient d'inaugurer le Mac's au Grand Hornu?

Laurent se démène et fait de bonnes choses mais le désert est si vaste! En Flandre, le background est bien plus important. En Wallonie, on souffre toujours de la nostalgie de ne pas être un département français. Mais désolé, je me sens plus d'affinité avec Anvers qu'avec Maubeuge. Dès 1962, j'étais exposé à Anvers. Puis à Gand, dans une Flandre très ouverte sur le monde anglo-saxon et qui s'est découvert une nouvelle identité culturelle. Je suis présent quasi dans toutes les collections de Flandre alors qu'en Communauté française, seul le ministère m'a acheté une pièce, une grande. Jan Hoett, qui monte cette expo au Smak m'a acheté beaucoup de pièces dont mes `élucubrations avec le service technique´.

Pour un Belge comme vous, le rêve serait-il d'être acheté par le Roi et la Reine comme l'ont été Marthe Wéry, Jan Fabre et Dirck Braeckman?

J'ai des pièces chez la grande-duchesse Joséphine-Charlotte du Luxembourg. Elle est formidable. Lorsqu'elle est venue en Belgique elle a souhaité rencontrer deux artistes: Wim Delvoye et moi. Quant à notre Royauté, je la trouve très différente des autres. Ce n'est pas une monarchie habituelle mais une monarchie républicaine anarchiste. Aucune monarchie n'aurait fait une fête avec Jan Fabre. Le discours de Noël du Roi sur le rôle de l'art et les oeuvres contemporaines au Palais sont des choses exceptionnelles, jamais vues dans une autre monarchie.

Mais pour le reste, non, je n'ai jamais reçu la Reine dans mon atelier. Certes, Jan Hoett siège dans la commission d'achats pour le Palais, mais il ne décide pas seul et pas pour les artistes wallons.

Je vous dis que si je connaissais le flamand, j'émigrerais. A Gand, je suis un véritable artiste avec facilités.

Et la reconnaissance internationale? Vous avez dit que `l'art belge fait bouger le monde à chaque instant´.

Regardez Magritte! Aucun autre artiste n'a eu une aussi grande influence. Pas une publicité qui ne se rapporte à ce qu'il a inventé. Des Beatles à la BBC, on sent partout son influence. C'est le plus grand artiste du siècle, davantage que Picasso et pourtant sa cote est loin d'atteindre celle d'un Jasper Johns ou d'un Willem De Kooning.

Votre oeuvre est-elle une critique de l'art, des courants artistiques ou du marché de l'art?

Je ne peux pas répondre. Je réalise en réalité les rêves que j'avais quand j'avais 12 ans. Je voulais être peintre, journaliste, musicien. Aujourd'hui encore, chaque fois que j'ai une idée, j'utilise le média qui convient le mieux. A propos de médias, je suis un consommateur insatiable de tous les journaux, de toutes les télévisions, chaque soir jusqu'à une heure du matin. Je lis deux livres par semaine. Comme tous les autodidactes, je suis un cannibale. Et quand je vois des choses, je fonce. Mon père était vitrier d'art et m'avait initié à l'art. Enfant, je dévorais Edgard Allan Poe, je connais encore toutes ses `histoires extraordinaires´, j'adorais Kafka.

Vous êtes alors un cheval de Troie dans l'art?

Je suis un enfant des années soixante, quand il y eut une grande ouverture, dans la foulée de Duchamp aux Etats-Unis, de John Cage et de Rauschenberg. Sans doute, suis-je un cheval de Troie, mais pas pour gagner la bataille mais au contraire pour perdre la bataille de l'art, car celui-ci est d'une violence insupportable.

Le monde politique veut s'approprier l'art pour exister, le monde artistique veut faire de même comme le monde économique. Je travaille avec des gens comme Jan Bucquoy ou Noël Godin, qui vit avec la fille de Broodthaers, car ce sont des antidotes au pouvoir. Leur action est politique.

Etes-vous réactionnaire ou pompier?

Un peintre réactionnaire, c'est la pire des provocations. Broodthaers défendait l'art du 19 ième siècle, il me parlait de Mallarmé. Alors que moi je défendais l'art américain. Il m'assainait sa culture et moi je répondais avec mes connaissances toutes neuves. Autodidacte complet je le répète, souffrant d'un complexe intellectuel, je connaissais tout de l'art moderne à 18 ans, j'avais lu toutes les biographies.

Vous peignez très vite, vous avez joué de la guitare: vous êtes vraiment hors normes!

Je suis capable de peindre vite, c'est vrai. Les trois tableaux sur la Princesse Mathilde ont été faits en trois jours. Le problème n'est pas la virtuosité mais bien le scénario. Et pour cela, j'ingurgite tout. Je regarde toutes les émissions flamandes. Mais je dis aussi: `Vive la Belgique´ ou du moins ce qu'il en reste. Car tout le monde veut la démolir mais il en reste toujours quelque chose.

Jadis, je jouais de la guitare sur l'estacade d'Ostende. Je faisais des concerts psycho-acoustiques à Milan ou Amsterdam, cherchant des sons qui collaient à l'ambiance. Je croisais les pataphysiciens, je suis le fils d'André Blavier. J'ai écrit 35 chansons et je passais une fois par an pour un concert au Cirque divers, à Liège, un lieu formidable qui est mort faute de crédits de la Communauté française.

Vous avez fait des tableaux abstraits à la manière de divers peintres ou que vous avez attribué à des peintres qui n'existent pas, vous avez réalisé des pastiches, des portraits d'André Cools et même un portrait de Catherine Millet?

Elle est nue devant un clocher. Je la prenais avant son livre pour une religieuse de l'art, comme directrice de la prestigieuse revue `Art Press´. Et on découvre une putain d'autoroute. C'est suffocant. En écrivant `le journal de Catherine M.´, elle a agi en grande artiste. C'est un geste artistique total, une performance inouïe. Je la défends avec fougue car elle est magnifique. C'est la Jeanne d'Arc porno de la France. Même si elle a toujours défendu cet art d'avant-garde que j'ai combattu.

La question de l'art devient souvent celle de l'argent qui détermine la valeur d'un artiste?

C'est sur cette question de l'argent que j'ai eu les plus vives discussions avec Broodthaers. Il m'avait dit de devenir un artiste à temps plein pour entrer dans le `réseau´. J'aurais pu aller à la Factory de Warhol à New York, mais je me suis dit que si j'allais là, avec ma fragilité psychologique, je serais foutu. J'ai alors travaillé pendant 40 ans, au service provincial des routes d'abord et ensuite comme professeur.

Qu'attendez-vous de cette exposition?

Un plaisir extrême de voir mes oeuvres à Gand, chez des Flamands qui défendent mon travail depuis si longtemps, qui savent que j'existe et que je suis accessible à tous. Pour être exposé en `Wallagonie´, il faut d'abord que l'exposition ait eu lieu à Paris et à Londres. Les Flamands, eux, gardent une grande indépendance par rapport aux pressions internationales, ils gardent l'impertinence comme le démontrent des artistes comme Wim Delvoye et Jef Geys. Ils conservent l'esprit belge. Je me sens comme Jef Geys ou Panamarenko, un anarchiste socialiste hors du système.

L'association de défense des animaux Gaia, a obtenu du ministre de la Santé d'interdite une exposition des porcs vivants et tatoués de Wim Delvoye, car on peut tout faire avec des animaux si c'est pour les manger mais pas faire de l'art. Curieusement, il n'y a pas eu de mouvement de solidarité des artistes.

Car le monde de l'art n'existe pas. N'existent que des revendeurs. Gaia défend les droits des animaux, mais personne ne défend les droits des artistes.

Jacques Charlier. S.M.A.K., Citadelpark, Gand. Du 25 janvier au 13 avril. Ouverture le 24 janvier à 19h30. Du mardi au dimanche de 10 à 18h.

© La Libre Belgique 2003