Arts et Expos

Dans la petite mais très belle exposition en cours au musée des Beaux-Arts à Bruxelles sur 20 chefs-d'oeuvre de la collection Gillion-Crowet, on peut admirer la "Maleficia" de Philippe Wolfers, réalisée en 1906. Un buste de femme en marbre rouge, sans bras, avec un travail de la pierre pour mettre en évidence les veines bleutées et avec sur la tête, un serpent en ivoire.

Le même Philippe Wolfers est au centre d'une vaste exposition consacrée par le Design museum de Gand à "la dynastie des Wolfers". Orfèvre, joaillier, sculpteur, il fait partie des plus grands noms de l'Art nouveau belge aux côtés de Victor Horta, Henry van de Velde, Paul Hankar et Gustave Serrurier-Bovy.

À Gand, on peut ainsi revoir les deux pièces majeures acquises il y a quelques années par la Fondation roi Baudouin et laissées au musée du Cinquantenaire. Deux oeuvres mêlant l'argent à "l'or blanc du Congo" (l'ivoire), et réalisées pour l'exposition de Bruxelles à Tervuren, en 1897, à l'instigation de Léopold II qui voulait y célébrer les bienfaits économiques, pour la Belgique, de la colonisation du Congo.

Le Lalique belge

"Civilisation et barbarie" (notre photo) est formé d'un morceau de défense d'éléphant sculpté (en chryséléphantine) et entouré par un oiseau, ailes déployées, luttant avec un serpent, les deux étant en argent. Des ailes et des pattes de dragons complètent l'ensemble illustrant le combat entre le bien et le mal. "L'album congolais" est une autre oeuvre importante avec un faux livre en marbre et argent présenté sur une liseuse en bois.

L'expo de Gand met en liens tous les talents de Philippe Wolfers (1858-1929). On y voit ses premières pièces d'argenterie. Il adorait sculpter dans l'argent des motifs floraux : orchidées, cyclamens, pavots. Finalement, les dessins des plantes ont déterminé la forme même de l'objet. Des grandes jardinières en argent, un encrier en argent et marbre, une coupe pour une compétition de voile, illustrent la dextérité sans pareille et la créativité de Philippe Wolfers orfèvre. Il se coula parfaitement dans le moule de l'Art nouveau, inspiré par le japonisme et le néo-rococo. Mais Philippe Wolfers était aussi un brillant créateur de bijoux. On en voit plusieurs exemplaires avec des libellules, des chauves-souris, des petites femmes. De vraies sculptures en miniature, serties dans l'or et l'argent et ornées de pierres précieuses : des opales, émeraudes, rubis et coralline. On surnomma Philippe Wolfers, le René Lalique belge. En 1907, il arrête cependant les bijoux pour se consacrer à la sculpture, un art qu'il avait développé sous la protection du sculpteur Isidore De Rudder. Il sculpte beaucoup de femmes nues en marbre, appelées "fleur éclose", "printemps", " premier bourgeon".

On peut admirer à l'exposition une grande oeuvre impressionnante de Philippe Wolfers dessinée pour l'hôtel Solvay de Victor Horta. Elle date de 1904 (notre photo) : une grande femme nue en marbre blanc qui tient dans ses bras un paon de bronze. Et les yeux des plumes du paon sont en vitraux qui laissent passer la lumière d'une lampe dissimulée dans son plumage. Cette sculpture-lampe monumentale était posée sur un socle de marbre, à l'entrée de l'hôtel particulier.

Survint alors la première guerre mondiale qui mit fin aux extravagances si merveilleuses de l'Art nouveau. Philippe Wolfers réussit sa reconversion dans l'Art déco naissant.

Il change totalement sa technique de sculpture et crée des oeuvres plus archaïques, plus monumentales, inspirées de l'Antiquité, même si on retrouve toujours ses femmes nues de marbre blanc.

Comme orfèvre, il dessine des services plus géométriques, modernistes déjà. De manière étonnante, Philippe Wolfers, célèbre dans l'Art nouveau, retrouvera toute son aura dans l'Art déco en 1925, lors de l'exposition internationale des arts décoratifs. Il y présentait un ensemble de vaisselle, de couverts en argent et de meubles, appelé "Giocanda" et qui deviendra légendaire. Une ligne très pure et une conception de l'art total, du "Gesamtkunstwerk" comme le faisaient les Wiener Werkstatte de Vienne et comme Hofmann l'avait réalisé magnifiquement pour le Palais Stoclet.

L'aide de ses frères

L'exposition de Gand situe bien l'oeuvre de Philippe Wolfers au sein d'une vraie dynastie d'orfèvres dont le nom même a représenté pendant des décennies un synonyme d'argenterie de luxe. Wolfers fut créé en 1850 par Louis Wolfers (1820-1892) qui réussit à transformer son petit artisanat en une entreprise ayant pignon sur rue en Belgique et en Europe. L'expo raconte cette aventure qui continua jusqu'en 1958, quand la gestion fut confiée à des tiers, avant que l'enseigne même de Wolfers disparaisse en 1975.

Philippe, le plus prestigieux des Wolfers s'occupait de l'artistique mais il pouvait compter sur l'aide efficace de ses trois frères. Max qui prospectait le marché et gérait les contrats commerciaux, Robert qui se consacrait à l'amélioration des capacités de production et Albert qui se chargeait de la direction générale. Philippe Wolfers mourut subitement en 1929.

Marcel Wolfers (1886-1976), son fils, s'était déjà fait connaître et l'expo gantoise présente nombre de ses travaux : orfèvreries, sculptures, etc. Mais le fils n'avait pas le talent du père. Ses sculptures paraissent bien poussives et son argenterie n'a pas la beauté des lignes de celle de son père. Marcel Wolfers innovera en devenant, en plus, un artiste laqueur.

Les pièces de l'expo proviennent des plus grands musées (dont beaucoup du Cinquantenaire) mais ont surtout été prêtées par des collections privées. C'est donc une occasion unique pour les amateurs d'orfèvrerie et d' objets Art nouveau et Art déco de les découvrir.

"La dynastie des Wolfers, maîtres de l'argent", jusqu'au 9 avril, tous les jours sauf lundi, de 10h à 18h. au Design Museum de Gand, Janbreydelstraat, 5 à Gand. Tél. : 09.267.99.99

© La Libre Belgique 2007