Arts et Expos ENVOYÉ SPÉCIAL A KASSEL

Dans "le grand tour 2007 de l'art contemporain" la Documenta de Kassel entend faire entendre son originalité. Après Venise et son alignement de pavillons nationaux, après la foire de Bâle et la folie du marché, la Documenta apparaît comme la plus grande mais aussi la plus studieuse, l'unif un peu austère de l'art actuel après les paillettes vénitiennes. Elle ne se déroule que tous les cinq ans dans cette petite ville grise de 200000 habitants au centre de l'Allemagne, à côté de l'ex-rideau de fer. Son château, le Wilhelmshöhe, possède des magnifiques Rubens et Rembrandt.

Créée en 1955, - c'est la douzième édition - la Documenta dure 100 jours et a l'ambition de fixer les nouveaux standards en matière d'art contemporain. On va à la Document pour sentir d'où vient le vent et les mouvantes alchimies entre le monde et l'art. A la Documenta, c'est chaque fois, un commissaire qui agit en despote éclairé, recevant tous les pouvoirs et des budgets considérables (20 millions d'euros cette année) pour construire la manifestation monstre.

113 artistes, 520 oeuvres

Pour cette édition, le gouvernail de directeur avait été confié à Roger M. Buergel qui a pris sa compagne et complice d'expo, Ruth Noack, comme commissaire. Un couple peu connu. Lui enseigne à Berlin et a monté de nombreuses expos. Il fut secrétaire de l'actionniste viennois Herman Nitsch. Le couple a pris trois ans pour préparer cette Documenta, sillonnant le monde, rencontrant des centaines d'artistes, organisant des dizaines de workshops, avec cent revues préparatoires. Compte tenu de la flambée du marché de l'art, Roger Buergel a volontairement adopté une démarche anti-marketing. Il a courtcircuité les galeristes et experts habituels. Le couple a voulu comprendre sur place, ce qui se passait de Bamako à Tallinn, de Séoul à Buenos Aires. Il a sélectionné 113 artistes et 520 oeuvres de tous genres et de toutes époques. Jusqu'à l'ouverture la liste des artistes invités était top secret afin d'éviter toutes spéculations marchandes sur ces artistes.

Beaucoup de noms inconnus

Le résultat est présenté dans cinq lieux de la ville qu'on parcourt en deux jours : le Fridricianum, lieu central; la Documenta-halle; la Neuegalerie très bien réarrangée; le Wilhelmshöhe où l'art contemporain se mêle aux Rembrandt et Rubens et enfin, le plus grand de tous, l'"Aue pavillon", bâtiment provisoire de 10 000 m2 dans le parc de l'Orangerie qui fait l'unanimité contre son architecture. On avait annoncé un nouveau "cristal palace" du duo français d'architectes vedettes, Lacaton & Vassal. On a droit à des stands de foire hideux. A la décharge des architectes : on leur a imposé de recouvrir les parois vitrées de laids rideaux argentés.

En parcourant ces lieux, on peut rencontrer une tour du Chinois Ai Weiwei faite des fenêtres des vieilles maisons détruites de Pékin comme une pirogue du Béninois Romuald Hazoumé faite de 421 jerrycans découpés ou une performance des danseurs de Trisha Brown. Le tout , mêlé à des petites oeuvres subtiles comme le magnifique portrait que Gerard Richter a fait de sa fille Betty, des miniatures persanes du XIIe siècle, un quasi monochrome blanc d'Agnès Martin à côté de dessins "minimaux" de la Pakistanaise Nasreen Mohamadi ou les petits carnets de notre compatriote Lily Dujourie, présente dans plusieurs lieux.

Dans ce qui ressemble à plusieurs grosses expos mises bout à bout, il y a un brassage étonnant, de lieux, de noms et d'époques. Cette Documenta confirme que l'art est devenu mondialisé, la présence européenne est marginale. Il n'y a qu'un Belge, Lili Dujourie (et l'excellente photographe hollandaise vivant à Bruxelles, Lidwien Van de Ven). Mais il y a des artistes inuits ou australiens, beaucoup de l'ex Europe de l'Est et un contingent de Chinois.

Roger Buergel a déniché de très nombreux noms quasi inconnus, parfois d'anciens artistes comme la Japonaise Tanaka Atsuko qui au début des années 50 réalisait des performances, affublée d'une robe d'ampoules électriques colorées qu'on expose à la Documenta. Pour les commissaires, des oeuvres anciennes, y compris des miniatures et tapis persans peuvent être aussi "pertinents que l'art actuel et témoigner de la globalisation des formes dans un monde depuis longtemps mondialisé". Un tiers des oeuvres présentées ne sont pas actuelles et datent souvent de ces vingt dernières années, tout en restant des découvertes. Roger Buergel innove aussi dans la présentation : il n'indique jamais la nationalité des artistes. Il a conçu un catalogue où les artistes sont rangés par chronologie des oeuvres exposées, un livre compact, plutôt que les grosses briques traditionnelles.

Le contact des oeuvres

Roger Buergel rechigne aussi à donner trop d'explications sur les oeuvres présentées voulant éviter que leurs significations ne soient "capturées" par les experts. Il veut un contact direct entre le spectateur et des oeuvres "vierges" venues souvent d'artistes inconnus et qu'il a mis en connections. Il remet en lumière les concepts de "beauté" et d'"esthétique" qui peuvent côtoyer les messages les plus politiques ou les concepts les plus purs. Il montre la "migration des formes" comme dans une vague d'une miniature persane renvoyant à une céramique actuelle chinoise.

Kassel 2007 est tout en finesse. Rien de spectaculaire, pas de coups de poing visuels. Les lignes de force de la manifestation n'apparaissent jamais clairement. Mais les commissaires ont composé une vraie exposition, "leur" expo, avec des choix subjectifs (on imagine souvent d'autres artistes qui auraient pu y être). Certaines oeuvres sont plus hermétiques et pourtant Roger Buergel persiste à ne pas les commenter. Mais l'art doit-il toujours être expliqué et ne peut-on laisser une part d'obscurité ? Si le cru 2007 ne sera pas un des plus marquants, il amène un contrepoint bienvenu à la folie du marché de l'art et permet de découvrir de nouveaux artistes, les mettant en résonance avec intelligence. Une Documenta qui amène à réfléchir à la fonction de l'art, à ce que des artistes des quatre coins du globe ont à dire de la société globalisée et de la "vie nue" dans laquelle ils se débattent. Quelles formes ils inventent pour contrer les flots d'images déversées par les médias et nous offrir des questionnements poétiques et politiques qui nous aident à voir le monde.

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