Arts et Expos

ENTRETIEN

Ce vendredi 20 janvier s'ouvrira à Paris, au Palais de Tokyo, une semaine festive, consacrée à la scène artistique française émergente dans le domaine de l'art contemporain. Une semaine parsemée d'événements gratuits et ouverts à tous. Une sorte d'apothéose des quatre années de codirection d'un lieu singulier dédié à la création actuelle. En guise de salut, Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans proposent une exposition à voir jusqu'au 7 mai: «Notre histoire...»

Rencontre avec Jérôme Sans.

Avant d'en venir à l'exposition proprement dite, quel bilan tirez- vous de vos quatre années au Palais de Tokyo avec Nicolas Bourriaud?

Bilan positif car le projet, au départ, était envisagé comme une expérience éphémère. Il a été fait appel à l'art contemporain afin de réactiver un bâtiment à l'abandon durant près de dix ans et dont personne ne connaissait sa destinée après notre mandat. Aujourd'hui c'est un projet pérenne, l'Etat a confirmé la présence de la création contemporaine au sein du Palais de Tokyo. Bilan d'autant plus satisfaisant qu'il n'était pas simple de construire en si peu de temps un lieu neuf et singulier dans un pays finalement assez conservateur et qui n'avait pas réussi à dédier un espace à la création émergente. Il n'était pas non plus évident de s'imposer avec des artistes émergents pour la plupart inconnus du grand public, en conservant au lieu une dimension expérimentale.

Comment le public a-t-il suivi?

Les chiffres eux-mêmes sont éloquents: on prévoyait un maximum de 80000 visiteurs par an, nous sommes à près d'un million après quatre ans! Nous avons le sentiment d'avoir conquis un nouveau public acquis dorénavant à la création contemporaine, un public curieux, de toutes catégories d'âge, qui a compris, grâce notamment à notre pédagogie d'accueil, au dialogue, que nous voulions créer un lieu de vie et non un bunker. Ce public nous a défini comme «un musée décontracté», une formule cohérente puisque nous nous efforçons de supprimer les distances entre les artistes et le public en nous rendant disponibles.

Et les professionnels, la presse, les collectionneurs?

Dubitative au départ, une grande partie de la presse nous suit aujourd'hui et reconnaît la singularité du Palais de Tokyo et son succès. Quant aux collectionneurs, ils s'intéressent de plus en plus largement à nos activités. Une nouvelle génération de collectionneurs est d'ailleurs apparue qui suit notre programmation avec curiosité et enthousiasme.

Nous sommes aussi très heureux d'avoir pu inventer, en France, une nouvelle économie pour la culture. La plupart des institutions vivent exclusivement sur les subventions des pouvoirs publics. Le Palais de Tokyo s'est construit sur un équilibre entre les subventions de l'Etat et la recherche de ressources propres. Notre fierté est d'avoir réuni des partenaires français et internationaux qui nous ont fait confiance. Si nous avons réussi, c'est parce qu'à chaque fois nous avons travaillé avec eux dans le sur mesure et non le prêt-à-porter. Ainsi, et pour la première fois, TF 1 sera partenaire d'une manifestation d'art contemporain à l'occasion de notre dernière exposition. Nous partons sur un bilan économique positif qui donne d'emblée à notre successeur les moyens de pouvoir travailler dans une structure solide, ouverte et souple.

Cette dernière exposition que vous programmez, «Notre histoire...», apparaît davantage comme un manifeste que comme un testament.

Exactement! Le titre générique, important, est une manière de présenter un rapport d'activité sur notre combat pour l'émergence d'une nouvelle génération d'artistes français. Tant que la France ne s'appropriera pas ses artistes, sa culture contemporaine, on passera à côté de cette génération qui fait «Notre histoire...». Jusqu'à aujourd'hui les Français ont eu la chance d'avoir des artistes incroyables, mais ils ne se les sont appropriés que tardivement.

Les artistes français reconnus internationalement, invités dans les grandes manifestations, sont surtout ceux des années soixante ou septante, vous proposez ceux de l'an 2000, n'y a-t-il pas une ou plusieurs générations de sacrifiés?

Les artistes reconnus des différentes générations de 1970 à 2000 se sont fait connaître par eux-mêmes et grâce à leur propre réseau international: Sophie Calle, Lavier, Frize... Cette situation ne pouvant plus durer, nous avons décidé de réagir, pour que l'ensemble des protagonistes qui sont sur le terrain de la création contemporaine essaie, pour une fois de se réunir pour construire notre présent, notre histoire. Le vrai problème que nous avons en France est celui de la division. Il faut absolument se réunir pour montrer à nos homologues étrangers la richesse de la production artistique en France.

Votre exposition est une réponse à cette situation en forme de proposition pour l'avenir?

Il faut être les ambassadeurs de cette génération et fédérer les artistes pour leur offrir une reconnaissance nationale et internationale. C'est notre engagement et nous espérons que l'ensemble du milieu adhérera, comme ce fut le cas en Angleterre, en Allemagne ou en Belgique.

Comment caractériser les 29 participants à «Notre Histoire»?

Ce sont d'abord des artistes auxquels Nicolas et moi croyons, dont le travail est d'une originalité foncière et qui sont capables d'avoir une carrière internationale aujourd'hui. Certains ont exposé au Palais de Tokyo, la plupart en province, c'est en tout cas la première fois qu'ils sont réunis à Paris.

Tous sont des artistes émergents de la scène française, une scène d'une incroyable mixité et particulièrement féconde. Hors de toute notion de groupe et de tout dogme, nous avons conçu l'exposition selon trois dimensions, trois univers qui se complètent et se chevauchent: la culture d'anticipation par effet spécial, l'investigation au coeur de l'actualité et les développements d'une imagination pop/populaire.

Dans une prochaine édition nous apporterons notre regard sur cet événement dont on devrait voir les résultats dans les grandes manifestations en 2007, Biennale de Venise, Documenta, Biennale de Lyon...

«Notre histoire...». Au Palais de Tokyo, 13 av. du Président Wilson, Paris. Jusqu'au 7 mai. Du mardi au dimanche de 12 à 14h.

Participants: Adel Abdessemed, Boris Achour, Sädane Afif, Kader Attia, Olivier Babin, Jules de Balincourt, Virginie Barré, Rebecca Bournigault, Mircea Cantor, Alain Declercq, Leandro Erlich, L aurent Grasso, Loris Gréaud, Kolkoz, Arnaud Labelle-Rojoux, Valérie Mréjen, Matthieu Laurette, Michael Lin, Mathieu Mercier, Jean-François Moriceau et Petra Mrzyk, Nicolas Moulin, Bruno Peinado, Serralongue, Nathalie Talec, Agnès Thurnauer, Barthélémy Toguo, Tatania Trouvé, Fabienne Verschaere, Wang Du.

En Thalys, Bruxelles-Paris en 1h25.

© La Libre Belgique 2006