Un salutaire coup de poing

GUY DUPLAT Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

ENVOYÉ SPÉCIAL à paris

C'est un petit lieu, mais profondément original, qui s'est ouvert en octobre dernier à Paris, à deux pas du Louvre. "Le Laboratoire" associe sciences et art, ateliers et expositions. Son directeur et fondateur, David Edwards est Américain et professeur de biologie à Harvard aux Etats-Unis. Il explique qu'il a constaté, sur le campus, en discutant avec des scientifiques, la nécessité d'introduire une dose culturelle dans la recherche scientifique. Les deux formes de créativité peuvent se féconder mutuellement. Il a même formulé ce concept dans un livre récent "Artscience : creativity in the Post-Google Generation" (Harvard university Press). Il explique que c'est l'expérience d'écoute dans une chambre spécialement construite pour absorber tout bruit par des scientifiques d'Harvard qui a lancé la carrière de John Cage, que c'est l'étude de la calligraphie qui a stimulé Steve Jobs à créer Apple, et que c'est en observant des étudiants de design que Don Ingber, alors doctorant en biochimie à Yale, fit ses découvertes.

Généré par le désir

Marié à une Française, ayant déménagé à Paris après la réélection de Bush, David Edwards a décidé de passer de la théorie à la pratique en ouvrant ce lieu grâce à l'aide de sponsors (Société générale, Fondation Gates, Harvard, etc.) et grâce à la location des salles, ce qui explique que le lieu d'exposition n'est ouvert au public que du vendredi au lundi. En pratique, "Le Laboratoire" met en contact un chercheur qui a une idée originale avec un artiste ou inversement, pour tenter d'explorer de nouveaux territoires. Ils se rencontrent, expérimentent et plus, si affinités. Ce qui peut donner lieu à des expos, des conférences et des séminaires.

On a déjà vu l'artiste Fabrice Hyber travailler avec un spécialiste des neurosciences. On parle du designer Hussein Chalayan qui rêve de créer un vêtement susceptible de rendre visible une émotion ou une pensée et François Roche imagine de créer une architecture générée par le désir de l'individu et travaille à cette idée avec le mathématicien François Jouve. La prochaine expo sera consacrée à la cuisine et associera le chef Thierry Marx, cinq artistes et un physicien spécialiste des nanoparticules, Jérôme Bibette.

Pour l'instant et jusqu'au 17 mars, "Le Laboratoire" propose une expo coup de poing, presque insupportable, consacrée aux maladies infectieuses qui ravagent les pays pauvres, et vues à travers l'objectif de James Nachtwey. C'est l'équivalent des "désastres de la guerre" de Goya. Dans ce cas, il y eut, au départ, Anne Goldfeld, professeur associé de médecine à la Harvard medical school et membre de l'unité des maladies infectieuses. Elle a beaucoup travaillé au Cambodge. Elle y a vu les ravages que causent toujours la tuberculose et le sida. Elle est révoltée de constater qu'encore aujourd'hui, alors qu'on dit la tuberculose voire le sida, vaincus, des millions de personnes dans les pays pauvres meurent chaque année faute de soins adéquats et de médicaments à temps.

"Si le monde pouvait voir avec ses yeux, dit-elle, les enfants décharnés, les nouveaux nés n'ayant que la fièvre et la douleur comme perspective, il réagirait différemment et les programmes humanitaires seraient bouleversés pour les aider. Quand des gens sont condamnés à mourir par manque d'argent ou de médicaments, c'est une atteinte intolérable à la dignité humaine et aux droits de l'homme." Pour réaliser cette action, elle a fait appel à James Nachtwey, un des plus grands photographes de guerre, un des papes du photo-journalisme.

La passion de Colmar

Depuis 30 ans, le photographe américain (né en 1948) a suivi tous les conflits, de l'Irlande à l'Afghanistan, de la Palestine à la Tchétchénie. Il a une seule exigence, dit-il : restituer par l'image, leur dignité à toutes les victimes des guerres oubliées. Faire parler ses images à leur place pour mieux les faire entendre. Il n'hésite pas à esthétiser ses images (noir et blanc, aux éclairages et scénographies soignées), pour mieux frapper l'opinion mais en respectant toujours le sujet et sa douleur indicible.

Avec ce projet-ci, il voulait s'attaquer à une autre forme de guerre : les grandes maladies infectieuses qui ont nom tuberculose, malaria et sida et qui continuent à ravager les pays pauvres dans ce que Nachtwey appelle "l'indifférence obscène des pays riches". Le résultat donne lieu au "Laboratoire" à des conférences, concerts, colloques scientifiques et à une expo de photos de Nachtwey prises au Zimbabwe, au Cambodge et en Thaïlande. On y voit des mourants squelettiques, laissés à la seule compassion des soignants. Des images comme celles des camps d'extermination nazis. Les plus insoutenables ont été prises à 150 km au nord de Bangkok où se trouve un mouroir tenu par le père Michael Bassano. Il donne les derniers réconforts à des squelettes. Il les réchauffe dans ses bras et les lave. Trop tard pour espérer les guérir. Sur une photo, on le voit prier à côté d'un malade, devant le corps momifié et debout, d'un patient qui a voulu léguer ce témoignage horrible de son calvaire. Comme celui de Grunewald à Colmar. Un coup de poing à nos égoïsmes.

"Le Laboratoire", 4 rue du Bouloi, ouverture du vendredi au lundi, de 12h à 20h. Web www.lelaboratoire.org. James Nachtwey "Combat pour la vie", jusqu'au 17 mars.

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