Arts et Expos

La Belgique, et Bruxelles en particulier, sont particulièrement frileuses en matière d'architecture contemporaine. Le futur Conseil des ministres européens, au rond-point Schuman, adossé au Résidence Palace, est donc exceptionnel. Il sera un signe fort architectural au coeur de Bruxelles, une lanterne qui brillera la nuit dans ce quartier souvent bien mal urbanisé.

Au rond-point Schuman, en face du Berlaymont, à côté du Juste Lipse, l'Europe veut construire son nouveau bâtiment pour abriter les séances du Conseil des ministres. Un grand projet (plusieurs sources parlent de 160 millions d'euros), qui se veut en plus emblématique. Pour cela, un concours d'architectes a été organisé par un jury international, un cas très rare pour le quartier européen, réalisé souvent selon les critères de la promotion immobilière privée. Le bâtiment se trouvera le long de la rue de la loi et contre l'angle du Résidence Palace, le bâtiment de l'architecte Michel Polack, fleuron de l'Art Déco construit en 1928 et dont de nombreuses parties sont classées.

Patchwork de châssis

De nombreux grands bureaux internationaux ont participé à ce concours, comme celui de Jean Nouvel et celui de Dominique Perrault. Vingt-cinq projets furent retenus après une première sélection, puis sept, dans une ultime «short list». Tous les projets furent présentés de manière anonyme afin que l'identité et la nationalité des architectes soient inconnues du jury. Beaucoup de grands bureaux furent éliminés avant d'atteindre la «short list». Le jury a tranché la semaine dernière en faveur du projet de «Samyn & partners» associés aux Italiens de «Studio Valle Progettazioni» et aux ingénieurs du bureau Happold de Bath, en Grande-Bretagne. Parmi les sept finalistes, on trouve plusieurs architectes belges bien placés, dont le groupe Planning et Altiplan.

De la rue de la Loi, le bâtiment se présentera comme un grand cube de verre dont les façades sont organisées en un dense patchwork de châssis en bois et verre cristallin. «Je voyage beaucoup dans le monde depuis le 11 septembre, nous explique Philippe Samyn, et je constate que l'Europe se démarque, sur le plan environnemental, du reste du monde. Il fallait que cela se marque dans ce bâtiment emblématique. Nous devions concevoir un projet qui, à la fois, respecte l'environnement et possède une valeur symbolique. Nous ne pouvions pas faire autre chose qu'un gros cube à cause des contraintes de la rue. Nous ne pouvions pas travailler sur une façade qui soit plus sculpturale ou expressive. Nous avons alors eu l'idée de ce patchwork de vieux châssis en bois, collectés dans tous les pays européens et, bien entendu, retravaillés pour être parfaits. Nous montrerons ainsi que l'Europe est aussi un patchwork qui lui donne une grande richesse culturelle. Par rapport aux Etats-Unis, l'Europe, c'est une dualité constante entre unité et diversité, c'est l'unité dans la diversité. C'était cela qu'il fallait montrer».

Une grande amphore

Derrière cette façade, se trouve une seconde façade de verre sécurisé. Horizontalement, des coursives métalliques protègent la façade, qui brillera la nuit, comme une grande lanterne. L'intérieur du bâtiment, qu'on verra de l'extérieur, est très original. Dans le grand volume évidé du cube, est posé une sorte d'amphore géante, une bombonnière faite d'ellipses successives qui tournent progressivement. Elle sera luisante durant la nuit et apparaîtra comme un objet précieux déposé dans sa boîte. Dans cette amphore, se trouvent, sur des étages successifs, les salles de réunion et de travail du Conseil des ministres. Chaque étage, et donc chaque salle de réunion avec ses tables circulaires, est percé en son centre, afin que la lumière du jour pénètre jusqu'aux tréfonds de l'amphore.

Cette bombonnière est adossée sur l'arrière au Résidence Palace, que Philippe Samyn a tenu à conserver parfaitement pour montrer que le patrimoine faisait partie des richesses de l'Europe. «Le respect du patrimoine n'exclut nullement la modernité, comme je l'ai démontré dans la rénovation de la grande salle du Flagey.»

Le bâtiment se présente comme une suite de contrastes entre les lignes droites de la façade et les courbes de l'amphore, entra la rigidité de la boîte et la fluidité du bâtiment intérieur, entre la sensualité de ce bel objet et la rigueur des réunions qui s'y tiendront. La grande amphore sera réalisée en verre fortement sablé.

Pour Philippe Samyn, ce projet arrive à un moment symbolique fort. Il fêtera le 29 septembre, au Palais des Académies, les 25 ans de son bureau et la sortie au même moment d'un livre (en anglais et néerlandais) chez Ludion sur ses réalisations: depuis la future gare de Louvain et la station de métro Erasme, jusqu'à la nouvelle tour Rogier ou le restoroute sous forme de poutre sur l'autoroute de Paris.

© La Libre Belgique 2005