Une lanterne pour éclairer Bruxelles

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Tous ceux qui passent par la rue de la Loi, près du rond-point Schuman, ont vu sortir de terre, peu à peu ces derniers mois, un bâtiment étonnant, une exception dans le grand maquis des bâtiments européens construits souvent dans l’urgence sans attention à leur architecture. Ce bâtiment qui émerge est appelé "Europa" et est, lui, le produit d’une véritable architecture, choisie après un concours international et non pas selon les critères de la promotion privée. Il abritera le siège du Conseil européen et les réunions des conseils des ministres des Vingt-huit.

C’est il y a près de dix ans déjà, en 2005, que ce projet gigantesque, de 71 000 mètres carrés, fut attribué au bureau Philippe Samyn and Partners. Le coût est de 240 millions d’euros (290 millions d’euros actualisés). Il devrait être terminé en mars 2015, dix ans après ses débuts. Le Civa (le centre pour l’architecture) et les éditions Lannoo ont eu la bonne idée de déjà publier un gros livre (sortie le 7 janvier) sur ce bâtiment et sa construction avec de multiples photos et des textes écrits par Philippe Samyn et Jean Attali, professeur en urbanisme et projet urbain à l’école supérieure d’architecture Paris-Malaquais. Il est rare de trouver ainsi le véritable roman d’une architecture, car le chantier est une aventure au long cours, d’une rare complexité et il a fallu, à tous les stades, innover, inventer. Philippe Samyn insiste d’ailleurs chaque fois, sur sa double casquette d’architecte et d’ingénieur car ce bâtiment est aussi celui de l’art de l’ingénieur.

Frileux pour le contemporain

La Belgique et Bruxelles en particulier sont particulièrement frileuses en matière d’architecture contemporaine. Le futur siège du Conseil des ministres européens est donc exceptionnel. Il sera un signe fort architectural au cœur de Bruxelles, une "lanterne" qui brillera la nuit dans ce quartier souvent bien mal urbanisé.

Le bâtiment se trouve le long de la rue de la loi et adossé contre l’angle du Résidence Palace, le bâtiment de l’architecte Michel Polack, fleuron de l’Art Déco construit en 1928 et dont de nombreuses parties sont classées. Il a fallu au début, désamianter et démolir les parties du Résidence Palace qui furent ajoutées bien plus tard. Il fallut aussi tenir compte des gros travaux en cours sous le rond-point, où une gare nouvelle est en chantier avec le nouvelle ligne Schuman-Josaphat et la ligne RER vers l’aéroport, un chantier qui interfère fortement avec les travaux sur "L’Europa".

De la rue de la Loi, le bâtiment se présentera comme un grand cube de verre dont les façades sont organisées en un dense patchwork de châssis en bois et verre cristallin. "Nous devions concevoir un projet qui, à la fois, respecte l’environnement et possède une valeur symbolique. Nous ne pouvions pas faire autre chose qu’un gros cube à cause des contraintes de la rue. Nous ne pouvions pas travailler sur une façade qui soit plus sculpturale ou expressive. Nous avons alors eu l’idée de ce patchwork de vieux châssis en bois, collectés dans tous les pays européens et, bien entendu, retravaillés pour être parfaits. Nous montrerons ainsi que l’Europe est aussi un patchwork qui lui donne une grande richesse culturelle. Par rapport aux Etats-Unis, l’Europe, c’est une dualité constante entre unité et diversité, c’est l’unité dans la diversité. C’était cela qu’il fallait montrer", nous disait Samyn en 2005. Depuis lors, il explique avoir travaillé, à mi-temps, sur ce seul projet pendant huit ans, avec toute une équipe autour de lui. On a compté qu’il y a eu déjà 9 000 croquis, 10 000 plans et 12 000 courriels échangés avec tous les partenaires du projet.


Les 3 000 châssis

C’est un brocanteur d’Ypres qui s’est chargé de trouver les quelque 3 000 châssis de fenêtres en chêne venus des 28 pays de l’Union. Ils ont tous des dimensions différentes. Il a fallu dès lors, non seulement traiter les bois, trouver les vitrages adéquats, mais surtout agencer ce "puzzle", et il faudra fixer tous les châssis sur de supports d’acier inoxydable. On commencera en janvier à placer ces châssis.

Derrière cette façade qui brillera la nuit, comme une grande lanterne, symbolisant l’union dans la diversité, se trouve une seconde façade de verre sécurisé, pour protéger des nuisances de la rue de la Loi, aider le bilan thermique du bâtiment et le protéger contre d’éventuelles attaques.

L’intérieur du bâtiment, qu’on verra de l’extérieur, est très original et on le voit peu à peu s’élever, Dans le grand volume évidé du cube est posée une sorte d’amphore géante, une bonbonnière faite d’ellipses de format variable. Elle sera lumineuse durant la nuit et apparaîtra comme un objet précieux déposé dans sa boîte. On l’appela d’abord la "déesse callipyge", "la lampe d’Aladin", avant de choisir l’idée de "Lanterne". Dans celle-ci se trouveront, sur des étages successifs, les salles de réunion et de travail du Conseil des ministres. Au rez-de-chaussée, la cafétéria en contact avec le vaste atrium créé par l’espace entre la Lanterne et la double façade de verre. Au premier étage, la salle de briefing de presse. Du 3e au 8e étage, les grandes salles de conférences avec leurs cabines d’interprétation (les étages les plus "ventrus"), et, enfin, du 9e au 11e étage, les salles et salons des repas et cérémonies. La disposition des châssis sur la "peau" du bâtiment, montrera symboliquement ces 11 étages.

La Lanterne sera entièrement recouverte de verre plus ou moins opacifié, des verres tous différents. Le livre montre la beauté des dessins techniques nécessaires pour concevoir cette forme originale et l’alchimie des nombres qui sous-tend souvent une "bonne" architecture. Cette surface de verre sera placée une fois la double peau extérieure fixée.

Cette bonbonnière est adossée au Résidence Palace, que Philippe Samyn a tenu à conserver parfaitement. "Le respect du patrimoine n’exclut nullement la modernité, comme je l’avais déjà démontré dans la rénovation de la grande salle du Flagey."


Kaléidoscope

Le bâtiment se présente comme une suite de contrastes entre les lignes droites de la façade et les courbes de l’amphore, entra la rigidité de la boîte et la fluidité du bâtiment intérieur, entre la sensualité de ce bel objet et la rigueur des réunions qui s’y tiendront.

Pour l’intérieur des salles et, plus généralement, du bâtiment, Philippe Samyn a voulu éviter les "couleurs brunâtres", la "cacaphonie" du Juste-Lipse. Il a travaillé avec le peintre Georges Meurant qui réalise des tableaux de mosaïques de couleurs (comme Gerhard Richter l’a fait pour un vitrail à la cathédrale de Cologne). Pour "Europa", Georges Meurant a dessiné avec cette mosaïque de couleurs, les tapis en laine de mérinos de Nouvelle-Zélande (à 250 000 nœuds au m2, inusables), les plafonds en feutre de laine, certaines portes (pour y intégrer aussi, harmonieusement, les pictogrammes de service). Le plus spectaculaire sera les cages d’ascenseurs vitrées, qui montreront l’immense peinture de carrés de couleurs réalisée sur toute la hauteur des trémies.

Cette idée de kaléidoscope de couleurs rejoint celle que l’architecte Rem Koolhaas avait faite dans son projet de drapeau européen, il y a 10 ans. Son code-barre, réalisé à partir de tous les drapeaux des pays membres était une synthèse visuelle et symbolique de cette nouvelle union, un signe malicieux compilant l’ensemble des drapeaux des pays membres. Cette équation conceptuelle est malheureusement restée à l’état de projet, le code-barre ainsi produit avait peut-être effrayé ses commanditaires. Au code-barre de Koolhaas, Philippe Samyn et Georges Meurant substituent une sorte de Qr-code avec la même signification symbolique. Le livre qui sortira en janvier, raconte par le dessin, la photo et les textes, ce chantier symbolique.

"Europa, Conseil européen et conseil de l’Union européenne", par Jean Attali et Philippe Samyn, Civa et Lannoo, 256 pp., 39,99 €, à partir de janvier, en 3 éditions distinctes (français, néerlandais, anglais).

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