Arts et Expos

RENCONTRE

L'affaire est rarissime et l'histoire, exceptionnelle. Un tableau inconnu jusqu'ici de Bruegel l'ancien a été authentifié en Belgique et sera vendu en juillet. Pour comprendre la portée de l'événement, il faut savoir qu'il n'y a que 45 tableaux du grand Bruegel dans le monde, appartenant tous à des musées sauf `la fenaison´ rendue à une famille noble de Prague (les Lobkowicz) après la chute du pouvoir communiste. Et il y a plus d'un siècle qu'on n'a plus trouvé de nouveau Bruegel et qu'on n'a plus mis en vente un Bruegel l'ancien.

Le propriétaire, de la noblesse flamande, est volontairement discret et ne souhaite pas qu'on divulgue son nom, mais à titre tout particulier, il a accepté de nous recevoir.

`Ce tableau se trouve dans notre famille au moins depuis le début du dix-neuvième siècle. On parlait toujours du `petit Bruegel´, avec une pointe de fierté mais aussi quelques doutes sur l'authenticité de l'oeuvre qui se trouvait sur un présentoir avec, en dessous, l'indication Bruegel l'ancien. Je l'ai acquis en 1966 dans le cadre d'un partage et j'ai immédiatement entrepris des recherches par des lectures, des visites de musées et des demandes à des experts´. Le tableau est rond, petit (20 cm de diamètre). Il représente un proverbe flamand `l'ivrogne poussé dans la bauge aux pourceaux´. Il est de belle facture même si le vernis est abîmé. `On n'a jamais voulu toucher au tableau´. En le voyant, on pense aux proverbes qui se trouvent à Anvers, au musée Mayer Van den Bergh, mais le problème est qu'on avait trouvé sur ce tableau ni la signature de Bruegel, ni la date de réalisation.

`En 1968, j'ai découvert un article de Piero Bianconi qui m'a confirmé dans mes recherches, car il mentionnait l'existence d'une estampe intitulée `Porcs dans la fange´ et il précisait qu'Hulin de Loo verrait volontiers dans cette gravure le témoin d'une peinture perdue du maître, citée dans l'inventaire des biens de Pierre Bruegel réalisé à sa mort par Gillis van Coninxloo´.

GRÂCE À LA SCIENCE

En 1975, le propriétaire dépose le tableau au musée Mayer van den Bergh. `Le conservateur en a fait l'éloge et a même publié un article dans la revue Wallraf-Richartz disant que cette peinture mérite d'être considérée comme l'exemplaire porté disparu´.

En 1998, se produit l'étape décisive. Le tableau est apporté dans `le laboratoire d'études des oeuvres d'art par les méthodes scientifiques´ des professeurs Van Schoute et Verougstraete à Louvain-la-Neuve. Ceux-ci utilisent les dernières techniques, infrarouge pour révéler le dessin sous-jacent, microscopie, rayons X, etc. Et miracle!, ils découvrent, cachés par les années, la signature de Bruegel et la date. Certes, pas au complet, on ne distingue que les lettres `RUEG´. La date `MDLVII´ (1557) en ferait une des premières peintures de Bruegel. Comme de plus le dessin sous-jacent ne montre pas de signe de copie et que la facture ressemble bien à celle du maître, la conclusion s'impose aux professeurs: on a découvert pour la première fois depuis au moins un siècle un nouveau Bruegel. Un événement rarissime puisqu'on ne compte plus que 45 tableaux du maître. La nouvelle fait grand bruit, surtout dans le monde anglo-saxon. Les professeurs publient leurs résultats dans le prestigieux `Burlington magazine´. En juillet 2000, le tableau est prêté à la National Gallery de Londres qui l'examine avant de le présenter au public pendant une année dans ses salles permanentes à côté de leur autre Bruegel, `l'adoration des rois´. Le musée vend même des cartes postales de l'oeuvre!

Certains scientifiques restent cependant prudents par rapport à l'authenticité du tableau faute de l'avoir eu en mains. L'ancien directeur de l'IRPA, R.Marijnissen, grand spécialiste de Bruegel, nous a expliqué que les professeurs Van Schoute et Verougstraete sont des gens `extrêmement sérieux´,

mais que `lui, ne peut se prononcer sur un cas qu'il ne connaît pas. Il rappelle que les méthodes scientifiques, très utiles, amènent souvent plus de questions encore...´.

Le propriétaire ne souhaite pas conserver ce tableau, lourd dans un patrimoine et dans une éventuelle succession. Il sera donc mis en vente à Londres, chez Christie's, le 10 juillet. L'estimation de départ provisoire est de 3 à 4 millions de livres sterling (soit 6,4 millions d'euros). Mais personne ne connaît très bien le prix d'un Bruegel l'ancien, puisqu'il n'y en a plus eu sur le marché... depuis plus de cent ans. L'Etat belge n'a pas de droit de préemption au nom de la sauvegarde de notre patrimoine. La Belgique n'a pas de loi en la matière contrairement à la France. `Je souhaiterais que ce soit un musée qui l'acquière, dit le propriétaire, et pourquoi pas un musée flamand!´

© La Libre Belgique 2002