Arts et Expos

S'il est un lieu qui mérite une halte prolongée en toute saison, c'est bien ce Musée du Docteur Guislain, à Gand. Nouvelle preuve, une double exposition qui a l'heur de nous bousculer également, tant il paraît vite évident au visiteur consciencieux que l'une comme l'autre se nourrissent à une seule genèse : comment se conduire face aux traquenards, aux refoulements de la vie ? Si l'éventail proposé est d'une récurrente richesse artistique, c'est qu'il combine une originalité plastique épatante et une urgence créatrice qui se passe de mots, les oeuvres témoignant en direct de la nécessité qu'elles véhiculent. «Univers cachés», la première des deux expos, rassemble cinq auteurs, que la difficulté d'être dans un monde social fermé sur lui-même a menés à la clandestinité. Emergés d'horizons divers, ces cinq personnalités, marginales dans le bon sens du terme, ont commis leur oeuvre non pas en fonction d'autres attentifs à leurs faits et gestes, mais bien parce que ces «autres» les avaient éconduits par leur instinctif mépris de la différence.

Des States à Anvers

Le moins qu'on puisse dire à ce point de constat, c'est que leur différence, justement, a fait mouche là où la banalité des autres s'est souvent enlisée dans la routine !

Cela démarre fort et sonne, à intervalles irréguliers eux aussi, avec les horloges, trains, avions, objets d'une précision d'horloger de Gérard van Lankveld, né aux Pays-Bas en 1947, jugé «bête et fou» par ses petits camarades. Qu'auriez-vous fait à sa place ? Lui s'est auto-proclamé Macropedius, empereur d'un Etat Monera aux moyens de pouvoir exorbitants : des créations vivantes, insolites, assorties de références ecclésiales, mystiques, étrangères à ses présumés ports d'attache... A ses côtés, le Flandrien Sylvain Cosijns, un handicapé mental que ses parents jugèrent bon de tenir caché chez eux. A leur mort, à 56 ans, recueilli par le Mariaheen, Cosijns découvrait le dessin, la peinture, un univers qu'il marque d'effigies sans visage et de couleurs crues. Que dire de l'Anversois Benjamin Verdonck, 33 ans, acteur et metteur en scène de ses propres actions, comme ce nid d'hirondelles qu'il se bâtit et habita? Ou ces collections de tout et rien - des gants, par exemple - qu'il inventorie à sa façon ! Henry Darger (1892-1973) connut à son tour une enfance mouvementée, harcelée ensuite par ses copains d'école. Placé dans un home, il s'en enfuit pour habiter une chambre à Chicago et vivre de petits boulots d'aide à tout faire. On ne le sut qu'après sa mort : chaque soir, il y composa une oeuvre de fiction de 15000 pages et des centaines d'aquarelles évoquant, en des images et collages acidulés, la lutte entre les Vivian Girls, sept soeurs de sexe masculin, et les Glandelinians sadiques, des soldats malfamés, souvenirs de son attrait pour la guerre civile américaine ! Enfin, et ce n'est pas le moins interpellant des cinq, le Français Ronan-Jim Sevellec, au langage très poétique enclos dans une vingtaine de boîtes-spectacles. Des boîtes comme des décors ou comme des vies fanées, quand reste d'elles les contours poussiéreux d'univers quotidiens, de l'antre du boucher à celui d'une bourgeoisie éprise d'orientalisme...

L'homme de Delrue

Avec «Paysage mental», l'excellent Delrue, récent Grand Prix de la Biennale liégeoise de la Gravure, témoigne d'années où il côtoya nombre d'artistes handicapés mentaux. Aux côtés des travaux de quatre de ses protégés, il explicite l'influence que lui valurent ces contacts sur son oeuvre de créateur contemporain. Il le fait sans tapage, en s'appropriant l'être qui gît en nous. C'est poignant, sans l'once d'un artifice, en noir et gris sur fond blanc, à l'état brut. Une abstraction dense, fulgurante

Roger Pierre Turine

Museum Dr. Guislain, J. Guislainstraat 43, Gand (09.216.35.95 et www.museumdrguislain.be). Jusqu'au 4 septembre, mardi à vendredi, 9 à 17h; week-end, 13 à 17h.

© La Libre Belgique 2005