Arts et Expos Le château était, sous les rois, le plus ouvert d’Europe. "Visiteurs de Versailles" en témoigne.

Dans l’esprit du jeune Louis XIV, le petit château hérité de son père à Versailles devait rester un lieu retiré où il pouvait échapper à la foule. Vingt ans plus tard, les travaux commencés en 1662 aboutissaient à un palais gigantesque où le roi, désertant le Louvre, siège de la monarchie depuis le Moyen Age, installait sa Cour, sa famille et son gouvernement. Des milliers de personnes - courtisans, domestiques, gardes, jardiniers, cuisiniers, etc. - investirent les lieux à leur suite. Un chiffre dit tout : les écuries royales pouvaient accueillir deux mille chevaux !

Jusqu’au 25 février 2018, le château consacre une exposition à la façon dont les visiteurs ont vu Versailles : les Français venus voir leur roi dans son palais, bien sûr, mais aussi les étrangers, tels Benjamin Franklin venu d’Amérique ou la famille Mozart. Une attention particulière est accordée aux ambassades, qui entraînaient un déploiement de faste pour convaincre de la grandeur de la France. Et il y en eut de bien exotiques : Siam (1686), Perse (1715), Empire ottoman (1721 et 1742), Bey de Tunis (1777), Cochinchine (1787), Mysore (1789).

Etre "correctement vêtu" en guise de sésame

Versailles fut, sans doute jusqu’en 1789, le palais le plus ouvert d’Europe : il suffisait pour y entrer d’être "correctement vêtu". Français et étrangers ne s’en privèrent pas. Ils venaient admirer les beautés des lieux, mais surtout voir le roi et sa famille. Tous avaient accès à la galerie des Glaces et aux Grands Appartements. L’accès aux appartements privés requérait une permission spéciale, mais pas difficile à obtenir. Ainsi, en 1787, le Britannique Arthur Young, déambulant dans les appartements privés de Louis XVI, rapportait que le Roi ne l’avait pas quitté depuis plus d’un quart d’heure. Début 1789, un fabricant de bas d’Avignon prit la liberté de tâter les habits préparés pour le Roi à son retour de la chasse. Voulait-il juger de la qualité des étoffes !

Telle était la tradition de la monarchie française qui voulait que le Roi ne soit pas éloigné de son peuple. Ainsi, certains soirs, les visiteurs pouvaient-ils le regarder dîner. Dans la journée, ils se massaient sur le parcours du Roi, quand il traversait la galerie des Glaces et les Grands Appartements pour se rendre à sa messe quotidienne (à 10 h sous Louis XIV, à 13 h sous Louis XV, à midi sous Louis XVI).

Le dimanche, l’affluence venue de Paris et de la province était considérable. Un détail intéressant : à partir de 1710, la chapelle étant finalement construite, Louis XIV assistait à la messe d’une tribune face à l’autel : dans la nef, depuis lors, déplorait le marquis de Breteuil, "les laquais et les palefreniers y sont pêle-mêle avec les plus grands seigneurs, et le peuple le plus abject y entre parallèlement et y entend la messe". Une image inattendue de la vie à la Cour de France !

Bientôt des "guides" favorisèrent la visite du château et des jardins peuplés d’innombrables fontaines et statues. Même Louis XIV avait rédigé de sa main une "Manière de montrer les jardins de Versailles", tant il en était fier. Les visiteurs faisaient aussi souvent appel à un jardinier pour s’y retrouver, voire à un garde-suisse qui renseignait volontiers les visiteurs de langue allemande. En 1750, un Anglais note : "Il ne nous est pas accordé un tel accès dans les jardins royaux de Kensington."

Saleté et "méchancetés"

La médaille avait son revers : les déprédations étaient inévitables. Et au XVIIIe siècle, l’argent manquait parfois. Autre chose : la saleté étonnait bien des visiteurs. Quand la Cour revint habiter à Versailles (à la fin de la Régence), quatre mille courtisans et domestiques y habitaient, mais on n’y comptait que quelques latrines publiques. Les pots de chambre étaient trop souvent vidés par les fenêtres, observait un visiteur britannique, ajoutant que, "sous les Fenêtres des Appartements Royaux, les gens se permettaient de laisser leurs Méchancetés en telle quantité que cela offensait également la Vue et l’Odorat".

Par ailleurs, l’entretien était si coûteux que des visiteurs sous Louis XV et Louis XVI trouvaient les Grands Appartements en mauvais état, et les peintures de Le Brun à la voûte de la galerie des Glaces "couvertes de crasse". A quoi, le marquis de Bombelle rétorquait que "quoiqu’il fut possible d’y remédier plus qu’on ne fait, un palais qui loge plus de 12 000 personnes, ne peut pas être soigné comme le boudoir d’une jolie femme" .

Outre les fêtes, les cadeaux somptueux devaient faire rayonner l’art français dans le monde : splendeurs de la manufacture de Sèvres, œuvres de grands ébénistes ou joailliers, etc. Un catalogue d’exposition remarquable en témoigne, révélant sans doute pour la première fois aussi bien comment sous les rois ses visiteurs ont vu Versailles, tour à tour surpris, émerveillés, critiques.


"Visiteurs de Versailles", catalogue, éd. Gallimard, 288 pp., 230 ill.,. 45 €.