Arts et Expos

Les visiteurs du pavillon belge, occupé cette année par la Communaute française et le collectif Rotor, doivent se demander s’ils ne se sont pas trompés de biennale. S’ils ne sont pas dans une biennale d’art. Dans la belle architecture Art déco du pavillon belge, aux Giardini, dépouillée, avec sa lumière zénithale idéale pour montrer l’art, on découvre aux cimaises des œuvres semblant issues directement du minimalisme américain ou de l’Arte povera. On croit reconnaître un Donald Judd ou un monochrome, mais, bien vite, on comprend que ce ne sont que des morceaux de mobiliers ou de bâtiments usés, récupérés et exposés comme de l’art : un plan de travail d’un copy shop si rayé qu’on dirait un Pollock ; un grand tapis rouge usé qui couvre tout un mur comme un Marthe Wéry ; des marches de chêne, usées par les années et qui s’empilent sur un mur ; un ex-banc d’université avec les graffitis étudiants en prime et qui est dressé comme une sculpture ; un mur blanc de gyproc avec ses traces d’usage ; une pierre bleue salie. On découvre la beauté insoupçonnée du gypse blanc ou du Quick-Step, ce faux bois qui a tant hanté les immeubles bon marché.

L’idée qui sous-tend cette exposition manifeste est détaillée dans un beau catalogue, fruit d’un long travail multidisciplinaire étayé par un travail photographique. Mais il ne faut pas avoir lu tout cela pour comprendre le sens de cette expo. Même les adolescents qui ont déjà visité le pavillon l’ont compris immédiatement. L’usure d’un matériau est un processus inévitable, qu’il faut pouvoir anticiper et prendre en compte. L’usage d’un meuble ou d’un bâtiment est capital et marqué par l’usure imprimée par des hommes qui y ont vécu. Mais l’usure n’est pas que négative, au contraire. On savait déjà qu’une paire de jeans ou de chaussures neuves est moins confortable que celle déjà un peu usagée. L’usure peut être belle et ouvrir de nouveaux horizons, c’est juste une question de regard. Et, directement, cette idée engendre une foule de réflexions : on pourrait bien davantage recycler les matériaux, on pourrait échapper à la tyrannie du toujours neuf (alors que le neuf est une illusion aussitôt dissipée dès qu’on utilise l’objet), comment anticiper le vieillissement d’un bâtiment.

Le collectif Rotor est un jeune groupe bruxellois multidisciplinaire (avec des architectes, des scénographes ou des sociologues) venus de communautés diverses. Leur fil conducteur est d’interroger le matériau et sa vie. Ils ont, pour cela, visité nombre d’usines. Ils furent les "architectes" éphémères des centres d’animation des derniers Kunstenfestivaldesarts, où ils avaient utilisé des matériaux de décors. Pour eux, l’architecture, c’est autant le design et les objets que le bâtiment. Leur propos est si évident et si pertinent, dans le cadre de cette biennale, qu’on est surpris que cela n’ait jamais été fait auparavant.

Un violon ancien, un moteur rodé, sont meilleurs. Alors pourquoi pas en architecture ?