Vive la "tour" de logements !

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Les tristement célèbres "barres" des banlieues françaises ont mauvaise réputation. Ces grands immeubles tours de logements sociaux construits dans les années 60 avec une architecture pauvre, de mauvais matériaux, sont souvent devenus des ghettos. Mais il n’en fut pas toujours ainsi.

Au lendemain de la guerre, quand le besoin de logements était criant, les architectes modernistes autour du Corbusier (le CIAM) inventèrent des logements qui restent formidablement intéressants mais dont l’esprit fut ensuite souvent dévoyé. Pour eux, construire en hauteur permettait de dégager de la surface au sol pour des jardins et équipements collectifs. Ils proposaient tout le confort moderne et de nombreux espaces collectifs où les habitants pouvaient se rencontrer : toit-promenade, couloirs devenus "des rues dans le ciel". Ils étaient de gauche et rêvaient d’une nouvelle société. L’archétype de cette architecture reste la Cité radieuse de Marseille devenue un des lieux les plus recherchés des jeunes branchés.

Aujourd’hui, à Bruxelles où le terrain se fait rare, où la crise du logement frappe, beaucoup réfléchissent à ce modèle trop vite enterré. A Evere, existe un exemple presque aussi iconique d’unité d’habitation moderniste, "Ieder zijn huis" avec 103 appartements, inauguré en 1960, œuvre de l’architecte Willy Van der Meeren. Avec le temps, cette "unité d’habitation" s’était dégradée, mais avec l’aide de Beliris, le fonds de l’Etat fédéral pour la région bruxelloise, un grand chantier de rénovation mené par le bureau Origin, démarrera cet automne (coût : 14 millions). Le bâtiment sera mis aussi aux normes contemporaines d’isolation thermique, acoustique et anti-incendie. La façade en particulier qui n’avait que 10 cm de béton n’était pas isolée et sera remplacée par un panneau "sandwich" de 45 cm.

Une expo s’est ouverte au Civa, à Bruxelles qui rappelle le côté novateur et généreux de l’immeuble de Willy Van der Meeren, et qui expose le dossier de sa rénovation. En parallèle, est montré un projet de réhabilitation (décidément l’idée est à la mode) mené à Sheffield sur un ensemble inauguré en 1961 et bien plus vaste, avec 995 appartements sur 13 ha, une des expériences les plus précoces et les plus ambitieuses en matière de logements sociaux de masse. La philosophie de la restauration est dans ce cas, toute différente. On transforme le bâtiment initial (la part vitrée passe ainsi de 1/3 des surfaces à 2/3), et le projet est de vendre ensuite à des particuliers, les appartements transformés.

On sait que ces projets collectifs furent souvent abandonnés pour revenir à des maisons individuelles mais les auteurs de la rénovation d’"Ieder zijn huis" sont clairs : "Cette rénovation est une occasion unique de raviver le débat sur les grands immeubles à Bruxelles et en Belgique. Plusieurs signes semblent indiquer que l’habitat individualiste touche à ses limites : rareté des terrains constructibles, embouteillages qui se multiplient partout, vieillissement de la population et réduction de la taille des ménages, coûts de construction élevés. Les qualités des immeubles modernistes sont bien connues dans les milieux de l’architecture mais l’Etat n’accorde que trop peu d’importance à ce patrimoine. Le grand public, lui aussi, ne voit que les aspects négatifs de cet héritage."

Il est intéressant de raconter la genèse de "Ieder zijn huis". Franz Guillaume était alors bourgmestre socialiste d’Evere. Il voulait que "le bâtiment ait la même valeur symbolique que l’église : c’était la tour laïque de protection du village". Il avait horreur, disait-il, "de ces petites maisons où il y a des bougies et crucifix en vitrines à l’occasion des processions". Il voulait créer une cité modèle verticale de 1600 logements et contacta Le Corbusier qui plaidait pour "un habitat décent pour le plus grand nombre dans une société dynamique". Déçu d’avoir été évincé d’un projet à Anvers, Le Corbusier déclina l’offre et le bourgmestre se tourna vers Willy Van der Meeren (1923- 2002), architecte et designer qui avait fait sensation avec ses maisons CECA (on se souvient aussi d’une récente expo à l’Atomium montrant ses meubles de style Spirou). Son immeuble d’Evere (il n’y en eut qu’un) de 103 appartements pour 282 personnes, est inauguré fin 1960. Il y applique des principes innovants : les pilotis, la façade en béton préfabriqué (il voulait obtenir les coûts les plus bas), l’art dans le bâtiment (dont une fresque de Delahaut et une sculpture de Rik Poot), l’utilisation de couleurs franches et vives. Chaque étage est "une rue dans le ciel" (les sonnettes sont à ce niveau et pas dans le hall du bas) avec des appartements munis de longues clenches courbes (pour que les enfants puissent aussi les saisir) donnant sur trois niveaux chaque fois. Les équipements et espaces communs sont maximums (toit-terrasse, grand hall d’entrée, couloirs larges) afin de faciliter les contacts sociaux et la mixité sociale. Il voulait un immeuble où "l’habitant peut satisfaire son envie de rencontrer l’autre. Pensons aux promenades sous les platanes du Midi. Il suffit de les transposer dans les immeubles en hauteur pour faire un grand pas en avant". "J’ai envie d’exprimer la joie de vivre et faire BOUM".

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