Cinéma 1992, Act Up se battait par tous les moyens pour forcer pouvoir et laboratoire à lutter contre le sida.

Ce jour-là, Nathan fait son entrée chez Act Up-Paris. Comme c’est sa première réunion, un militant lui explique d’où vient le mouvement. Des USA.

A quoi, il sert ? C’est un groupe d’activistes, pas d’aide ou de soutien aux malades séropositifs.

Comment il fonctionne ? En assemblée générale : chacun attend son tour pour parler. On n’applaudit pas une intervention mais on claque des doigts; ce qui présente l’avantage de ne pas couvrir la voix. L’AG - on dit la RH (Réunion Hebdomadaire) - est le cœur battant du mouvement. C’est là qu’on décide des nouvelles actions, qu’on débriefe les anciennes et ça fait souvent des étincelles. On écoute et on réagit aux rapports des différentes commissions "médicales", "prison", etc. On brainstorme aussi pour trouver des slogans pour la gay pride. Ça fuse et plus c’est trash, plus ça plaît : "Des molécules pour qu’on s’encule".

Au début des années 90, l’épidémie de sida fait des ravages en France, plus qu’ailleurs. Act Up se bat sur deux fronts. Le front politique où Mitterrand et son gouvernement refusent de prendre la mesure de l’épidémie et les mesures pour la combattre dont une indispensable campagne de prévention orientée vers les adolescents. L’inertie de Fabius débouchera notamment sur le scandale du sang contaminé.

L’autre front est médical; il s’agit de secouer les laboratoires pharmaceutiques, de les forcer à donner un coup d’accélérateur à leurs recherches.

"120 battements" voit Robin Campillo ressusciter une aventure militante, une page d’histoire dans un style quasi documentaire, comme si on assistait en direct à ces fameuses RH, très animées certes mais tellement ingrates à tourner. C’est le premier tour de force réussi de ce film: rendre incroyablement vivantes ces assemblées.

Vivant, voilà bien le mot-clef, le socle de ce film. Ces RH sont incroyablement vivantes. Parce que l’assemblée partage une identité, celle d’être composée de séropos. Pourtant, elle n’a rien d’homogène. Les militants n’appartiennent pas à la même génération et viennent de tous les horizons. De plus, la proportion de personnalités hautes en couleur est largement supérieure à la moyenne. Campillo a l’instinct de ne pas se focaliser sur l’une ou l’autre. Dès lors, on ne voit va pas d’emblée ceux qui vont conduire le récit.

Ces RH sont aussi incroyablement vivantes car la mort est à la porte, omniprésente. Le temps est compté, il y a urgence à vivre très fort.

Par ailleurs, le film dépasse la question du sida et reste bien vivant aujourd’hui car il traite de la question du militantisme. Sur ce terrain, l’expérience de Act Up fait référence. Pour atteindre ses objectifs, l’association a privilégié certaines méthodes, plutôt violentes, spectaculaires, provocantes. Sa stratégie basée sur les actions de guérilla était-elle la bonne ? A-t-elle atteint ses objectifs ?

Le film lui-même semble être un organisme vivant au rythme des sentiments et de la maladie. Des couples se forment et le virus attaque. Dès lors, ce film de groupe, d’assemblée même, se rétrécit pour devenir intime et douloureux. Campillo avait le tire-larmes à portée de main. Pourtant, lors de la veillée, quelque chose d’inouï, de drôle et de bouleversant à la fois, cueille le spectateur avec dignité. Préparer vos mouchoirs tout de même.

Dans ce troisième film, qui a profondément marqué le festival de Cannes et s’est vu récompensé par le grand prix du jury, Robin Campillo cherche et parvient à renouveler la mise en scène d’un événement historique. Il y a tout à la fois, cette façon, disons sensorielle, d’enchaîner les événements sans en abandonner la chronologie, de passer du collectif au personnel, de communiquer son vécu sans se mettre en scène. Cette approche audacieuse lui vient peut-être de son passé de monteur.

Son autre caractéristique est sa direction d’acteurs, réellement percutante. Seul visage connu, Adèle Haenel s’intègre dans une troupe de comédiens tous épatants parmi lesquels Nahuel Perez Biscayart est une absolue révélation.


© IPM
Réalisation, scénario, montage : Robin Campillo. Image : Jeanne Lapoirie. Décors : Emmanuelle Duplay. Costumes : Isabelle Pannetier. Avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel… 2h 22