Cinéma

Forcément, on est admiratif. Depuis 2011, le régime iranien interdit à Jafar Panahi d’exercer son métier alors qu’il est un réalisateur primé à Cannes, Berlin et Venise. Il ne peut ni écrire ni tourner et pourtant son dernier film était projeté en compétition en mai dernier à Cannes. Cette volonté de réaliser sans autorisation et sans moyens au risque de finir sa vie en prison, ce besoin viscéral de faire du cinéma laisse pantois.

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Ce qui est encore plus admirable, c’est de voir combien ces contraintes le stimulent. En primant "3 Faces", le jury du festival de Cannes n’a pas salué le courage, voire l’héroïsme d’un metteur en scène mais bien son talent qui en rappelle un autre, celui de son maître Abbas Kiarostami.

Dans une grotte, une jeune fille se filme dans le but d’adresser un dernier message vidéo à une actrice iranienne célèbre, Behnaz Jafari. Elle lui explique son parcours. Elle habite un village où sa passion pour l’art dramatique lui vaut d’être mise au banc de la communauté. Mais elle se bat, elle a même réussi le concours d’entrée au conservatoire de Téhéran. Alors, sa famille a décidé de la marier. Seule l’intervention d’une actrice prestigieuse comme Behnaz Jafari pourrait faire évoluer les villageois. Mais comme ses messages sont restés sans réponse : il ne lui reste plus qu’une solution. Plan sur la corde, qu’elle passe autour de son cou. Un temps d’hésitation et le portable tombe.


Dans une voiture, Behnaz Jafari - dans son propre rôle de star du cinéma et de la télé iranienne - regarde encore une fois la vidéo. Elle est en état de choc et vient de planter un tournage à la grande colère de la production. Elle roule avec le réalisateur, Jafar Panahi - dans son propre rôle aussi -, en direction du village pour retrouver la jeune fille, morte ou vivante. Elle veut en avoir le cœur net. Pour elle, il s’agit d’une manipulation. D’ailleurs, il lui semble qu’il y a une fine coupe dans le plan. De son côté, Jafar Panahi ne voit pas la coupe et pense, dès lors, que le document est authentique.

On pense beaucoup à Abbas Kiarostami en regardant "3 visages" de Jafar Panahi. On pense à "Où est la maison de mon ami ?", à ce petit écolier qui cherchait son copain pour récupérer son cahier. Cette actrice cherche la jeune fille pour retrouver sa raison. On pense aussi au "Goût de la Cerise" qui se déroulait sur les mêmes routes sinueuses et véhiculait le thème du suicide.

A l’évidence, Panahi rend hommage à son maître disparu, reconnaît tout ce qu’il lui doit, tout en développant ses propres thèmes notamment la place de la femme dans une société profondément machiste et patriarcale. En effet, les "3 visages" sont ceux de trois actrices. Celui d’une jeune femme à qui on refuse d’aller au bout de son ambition, de tenter sa chance. Celui de la femme en pleine gloire, admirée jusqu’à ce coin reculé d’Iran où, hormis Behnaz Jafari, les actrices sont considérées comme des personnes de mauvaise vie. Enfin, celui d’une comédienne qu’on ne verra jamais, car elle était illustre avant que les ayatollahs ne monopolisent le pouvoir. Ces trois visages sont aussi trois temps : l’avenir, le présent et le passé.

Au-delà du suspense et des nombreuses péripéties, "3 Faces" est un voyage à l’intérieur de l’Iran, à la rencontre de ses habitants, de leur mentalité, de leurs paradoxes, de leur archaïque sens de l’honneur.

Comme tous les réalisateurs qui travaillent sous un régime dictatorial, Jafar Panahi manie la métaphore avec dextérité, notamment celle de la route à sens unique qui peut s’avérer plus flexible avec un peu de solidarité. Mais ce qui frappe encore plus, étant donné les circonstances, c’est la capacité du réalisateur à introduire de l’humour (autour d’un prépuce), de l’absurde, de la poésie dans un film palpitant de bout de bout.

Réalisation, scénario : Jafar Panahi. Avec Behnaz Jafari, Jafar Panahi, Marziyeh Rezaei… 1h40.

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