A la recherche de Maurice Pialat

Fernand Denis Publié le - Mis à jour le

Cinéma Voici pile trois ans, le 11 janvier 2003, disparaissait Maurice Pialat à l'âge de 77 ans. On n'a pas perdu de temps, puisque l'intégrale de son oeuvre -dix longs métrages + les courts + un feuilleton télé- est aujourd'hui disponible sous la forme de deux coffrets. Il s'agit d'une édition DVD de luxe, tant pour sa forme soignée que pour le contenu: copies magnifiquement restaurées et bonus exceptionnels comprenant courts métrages -même amateurs-, reportages d'époque, et entretiens de fond avec des témoins de premier plan susceptibles d'éclairer la personnalité complexe de l'auteur, de nuancer sa réputation de cinéaste caractériel.

Paru au premier semestre 2004, le volume 1 comprenait -semble-t-il- les cinq films les plus populaires, les plus médiatisés de Pialat, soit «Nous ne vieillirons pas ensemble» (prix d'interprétation pour Jean Yanne à Cannes), «A nos amours» (prix Delluc - César du meilleur film), «Police» (grosse polémique avec Sophie Marceau), «Sous le soleil de Satan» (Palme d'or 87) ou «Van Gogh» (César du meilleur acteur pour Dutronc). En fait, le vrai critère était les droits de ces films, détenus à 100pc par Gaumont, Toscan du Plantier ayant produit la moitié de ses longs métrages.

Le volume 2 comprend, dès lors, les cinq autres, lesquels furent plus ou moins des échecs commerciaux, mais au regard des autres, ils apparaissent plus radicaux, plus intimes. Ce sont aussi des films moins visibles, voire invisibles comme les courts métrages et la mythique «Maison des bois», une série télévisée dont Pialat disait: «C'est la plus belle chose que j'ai faite.»

L'image de Pialat est celle d'une personnalité rude, d'un cinéaste qui accouchait ses films dans la douleur, extrayant le meilleur de ses acteurs dans un climat de tension, de violence, de psychodrame dont certains comédiens sortirent blessés, voire révoltés. Sophie Marceau, mais aussi Jean Yanne, voire même Isabelle Huppert ne furent pas toujours tendres à son égard. Cela vaut à Pialat d'être le symbole du cinéaste caractériel, animé d'une rage, d'une haine universelle contre tous, lui-même compris. Toutefois, sa méthode singulière a parfois donné des résultats exceptionnels, cette agressivité mise au service du cinéma transforme la caméra en scalpel à la recherche de la vérité des êtres.

De son être, en fait.

C'est ce qui apparaît clairement à l'écoute des témoignages, de première main, recueillis auprès des acteurs, des collaborateurs, des proches, comme sa première femme Micheline, qu'il avait rencontrée à la chorale de l'église.

Au terme de sept années de fiançailles, ils se marient en 49 et vont le rester jusqu'au départ de Maurice avec Arlette Langmann, la soeur de Claude Berri, en 68. Comment était Maurice? Il suffit de regarder les films. Dans «Nous ne vieillirons pas ensemble», il est Jean Yanne et Micheline, c'est Macha Méril. Quant à l'époque, c'est 60-66 quand Maurice et sa maîtresse Colette (Marlène Jobert) s'en allaient tourner des courts métrages en Turquie. Des courts métrages turcs qui figurent dans le coffret.

Micheline, c'est aussi Nathalie Baye dans «La Gueule ouverte», qui raconte l'agonie de la mère de Pialat avec une âpreté plus terrible encore que celle de Bergman dans «Cris et Chuchotements» où la beauté formelle créait une distance. Car là où la plupart des cinéastes stylisent la réalité, tentent de la sublimer ou de lui trouver une cohérence, Maurice Pialat prend la direction opposée, tranche avec son scalpel, jusqu'à l'os, s'il le faut. Son approche n'est pas littéraire ou esthétique, elle est physique. «La gueule ouverte», c'est la mort au travail avec une mère de famille, c'est la mort vue à travers les réactions du mari et de son fils.

«La gueule ouverte» succède à «L'enfance nue», qui ne met pas en scène l'enfance de Maurice, mais en restitue le sentiment dominant: l'abandon. Ses parents, qui travaillaient à Paris, l'avaient placé en nourrice à proximité des grands-parents. Papa et maman venaient chaque week-end et cela provoquait d'interminables crises de larmes -plusieurs heures- au moment de la séparation hebdomadaire. Coproduit par Truffaut, «L'enfance nue» est un portrait dépouillé de tout sentimentalisme et de toute psychologie d'un garçon de l'assistance publique têtu et solitaire.

«Passe ton bac, d'abord» relève aussi de la projection. En suivant un groupe d'ados désoeuvrés qui aiment glander dans un bistrot à Lens, Pialat livre une oeuvre à l'opposé du classique film pour teenagers. «Passe ton bac, d'abord» se situe sur le fil entre jeunesse et âge adulte, entre documentaire et fiction. Du moins pour le spectateur, car trente ans plus tard, les interprètes, professionnels et non professionnels, s'interrogent toujours sur ce qui s'est passé. En effet, pour eux, le film relève à la fois de la pure vérité et de la pure fiction. Une seule chose est certaine, la rencontre avec Maurice fut déterminante dans leur vie.

Revenons à Micheline qui, l'année suivante, en 69, va voir revenir son Maurice. C'est que Arlette l'a laissé tomber pour Dédé, «Loulou» dans le film.

Pour Isabelle Huppert, Maurice Pialat, c'est «le mélange de quelque chose de personnel avec quelque chose de fabriqué». C'est la vie de Maurice et c'est aussi un film sur le désir qui ne s'explique pas, qui se constate. «Loulou» montre la passion à l'oeuvre. Isabelle Huppert quitte une vie confortable pour se mettre en ménage avec un loubard, Gérard Depardieu. Pialat dépouille cette situation anecdotique de tout point de vue politique, psychologique, romanesque, social pour s'en tenir à sa banalité : Huppert et Depardieu réduits à l'état de chair à filmer.

Le scénario de «Loulou» sera écrit par Pialat et Arlette, laquelle apparaît dans le film et est très présente sur le plateau. C'est ce que montre un documentaire où transpire la tension qu'un tel matériau peut générer. On assiste d'ailleurs à un accrochage entre Pialat et Guy Marchand, son interprète à l'écran. Mais comme l'explique aussi Huppert, «le cinéma de Pialat est celui du trop-plein, celui qui dit des choses qu'on ne peut plus contenir, qui débordent». Pialat traque le sentiment pur et il crée les conditions pour l'atteindre. Il y a la matérialité du sujet tout d'abord et puis il supprime le rituel cinématographique, pas de «moteur», pas de «coupez», pas de frontière entre fiction et réalité. La caméra capte ce qui se passe ou ne se passe pas réellement.

Outre «Le garçu», dernier film de Pialat, on trouve dans ce coffret des trésors inconnus. C'est le cas de courts métrages, amateur comme «Drôle de Bobine», une commande d'Olivetti pour les fêtes, ou professionnel comme «Janine» dont l'acteur est Claude Berri.

Et puis surtout, il y a la fameuse «Maison des bois», véritable ovni télévisuel.

Tourné en 69-70, il s'agit de sept épisodes d'un feuilleton de 360 minutes au total, sorte de chronique d'un couple de gardes forestiers, qui occupe une maison dans les bois, avec leurs enfants et trois-quatre gamins recueillis à cause de la guerre 14-18. Un ovni, car cette maison est à la fois dans le temps et hors du temps, hors du temps télévisuel en tout cas, avec une vie qui s'écoule paisiblement, harmonieusement dans les longs plans-séquences. Une série qui préfigure clairement «Van Gogh».

Ce volume 2 du coffret Pialat est une édition DVD exceptionnelle, un modèle à suivre. En effet, il offre au spectateur les conditions idéales pour se plonger dans cette oeuvre exigeante et intemporelle tout en lui fournissant un extraordinaire trousseau de clefs pour accéder à toutes épaisseurs des films, pour aller à la rencontre de son auteur, Maurice Pialat, lequel disait, en enrageant: «Faire du cinéma, c'est avoir du talent à heure fixe.»

© La Libre Belgique 2006

Fernand Denis

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

  1. 1
    Paul Schrader: "On a tout foutu en l’air. C’est notre cadeau aux générations futures..."

    Cinéma Le festival de Gand, qui se déroule jusqu'au 19 octobre prochain, est l’unique occasion de découvrir sur grand écran « First Reformed », le dernier opus du scénariste des plus grands films de Scorsese…

  2. 2
    Venantino Venantini, acteur dans les "Tontons flingueurs", est décédé

    L'Italien est mort à l'âge de 88 ans. L'acteur italien Venantino Venantini, connu pour avoir joué des seconds rôles dans des dizaines de films italiens et français, est décédé dimanche soir, selon l'agence de presse italienne ANSA, titrant ...

  3. 3
    Vidéo
    "Johnny English contre-attaque", espion et scénario à l'ancienne, efficacité redoutable

    Rowan Atkinson reprend du service dans une parodie à l’ancienne, bien pitchée.His name is English, Johnny English. Et tous les dix ans environ, il reprend du service. C’est qu’à la veille du G12, les services secrets britanniques sont ...

  4. 4
    Vidéo
    Dans "Un 22 juillet", Netflix retrace la tuerie de masse d'Anders Breivik

    Le Britannique Paul Greengrass s’est immergé en Norvège pour dénoncer la montée de l’extrémisme de droite…

  5. 5
    Vidéo
    12h de légalisation du meurtre pour la première "Purge"

    "The First Purge", un quatrième volet très politique du "cauchemar américain".Quand James DeMonaco a imaginé "The Purge" en 2012, le propos était dystopique. Tensions et violences étaient évidemment présentes dans la société américaine mais ...

cover-ci

Cover-PM

RECO llb_sb_1

RECO llb_sb_2

RECO LlbSb3

RECO llb_sb_4

RECO llb_sb_5

RECO llb_sb_6