Cinéma

Réalisation: Raoul Ruiz. Scénario: Françoise Dumas et Raoul Ruiz, d'après le roman de Massimo Bontempelli «Fils de deux mères». Photographie: Jacques Bouquin. Musique: Jorge Arriagada. Avec Isabelle Huppert, Jeanne Balibar, Charles Berling, Nils Hugon, Edith Scob, Denis Podalydes, 1h35.

C'est aujour- d'hui repas de fête, Camille a neuf ans. Nous sommes dans un univers grand-bourgeois parisien et le gamin, à force de lécher son assiette, subit les remontrances de principe de père, mère et oncle. Vient alors la question aussi imprévisible que saugrenue en apparence: «Maman, tu étais là quand je suis né?» Réponse mi-amusée mi-étonnée, avant de passer à autre chose.

Camille, pourtant, a une idée derrière la tête. Un peu plus tard, c'est sérieux comme un pape qu'il décrète: «Je veux rentrer dans ma maison, c'est pas toi ma maman» Voilà le doute qui s'insinue, accru encore lorsque le gamin entraîne sa mère, Ariane, dans un appartement de banlieue où il a ses habitudes.

Quelques jours plus tard, la locataire des lieux, Isabella Stirner, se manifeste, soutenant que Camille ne serait autre que son fils Paul, disparu deux ans plus tôt. Identité que le garçonnet semble en effet avoir endossée, donnant du maman à l'une et l'autre femme. Voilà Ariane pour le moins désemparée, tentant néanmoins de s'accrocher à ses certitudes tandis qu'Isabella s'immisce toujours plus dans son existence

PRINCIPE DE CONTAMINATION

Étrange film que celui-ci, dont la trame semble évoluer de guingois, défiant les règles de la logique comme toute tentative d'explication rationnelle. «Comédie de l'innocence» pourrait du reste n'être qu'un exercice abscons si Raoul Ruiz n'y faisait preuve d'un sens ludique fort appréciable en écho à celui caractérisant le psy de service , doublé d'une aisance manifeste à évoluer dans les méandres d'une histoire un brin nébuleuse. Et d'en triturer les ressorts à loisir, le cinéaste opérant suivant un étonnant principe de contamination où la mécanique du doute s'emparerait de la progression narrative elle-même.C'est dire qu'entre récit opaque, plaisanterie raffinée et drame psychologique ambigu une dimension renforcée par le jeu rentré des acteurs, Huppert et Berling en tête , «Comédie de l'innocence» épouse des contours incertains. À l'image d'un univers se composant pour l'essentiel, et sous ses dehors policés, de faux-semblants; un univers dont Ruiz, retrouvant ici une inspiration proche de «Généalogies d'un crime», propose une exploration à la fois décalée et jubilatoire. Encore que non exempte de profondeur tragique ni de douloureuse ironie

© La Libre Belgique 2001