Cinéma Entretien Envoyé spécial à Deauville

Un tonnerre d’applaudissements, une salle debout dont les yeux rougis quittent l’écran géant à la recherche de l’équipe du film, sept personnes au cœur de la salle, aussi bouleversées que les spectateurs. Si on croit l’émotion palpable, la réaction incroyablement chaleureuse; "La couleur des sentiments" a réussi son passage du livre à l’écran.

L’auteur Kathryn Stockett, petite femme blonde, toute menue, presque sèche ne peut retenir ses larmes. Après avoir été refusé par soixante éditeurs, "The Help", titre original, s’est transformé en phénomène, soutenu par un exceptionnel bouche à oreille qui l’a maintenu deux ans dans le top des meilleures ventes. Un phénomène qui n’est pas exclusivement américain. En Belgique comme en France, l’épais roman de 500 pages connaît aussi un beau succès de librairie. Le livre semble d’ailleurs brûler les mains de son lecteur, qui n’a qu’une envie, le mettre dans d’autres mains pour partager son émotion, son enthousiasme.

Si le film vient de sortir aux Etats-Unis, il faudra attendre la mi-janvier en Belgique. C’est le moment où tombent les nominations aux oscars et on imagine que le distributeur compte sur cette liste pour augmenter encore la visibilité de son film. Mais les six comédiennes sont tellement formidables, qu’il serait injuste d’en laisser sur le carreau.

Situé à Jackson, dans l’Etat du Mississipi, au début des années 60; "La couleur des sentiments" raconte l’histoire de Skeeter, jeune fille blanche de bonne famille, fraîchement sortie de l’université. En attendant de devenir écrivain, elle fait ses gammes dans le journal local qui a confié la rubrique culinaire à cette débutante. Et comme elle sait juste beurrer son sandwich, elle sollicite l’aide d’Abileen, la nounou-cuisinière-nettoyeuse-bonne à tout faire noire de sa meilleure amie.

Bien qu’ayant été élevée elle-même par une nounou noire; cette relation l’amène à regarder d’un point de vue noir sa société , à ouvrir les yeux sur la cruauté du racisme, insoutenable et pourtant invisible car on a toujours fait comme cela. Skeeter y voit un sujet de livre. Dans ces années 60 où se développe le mouvement des droits civiques, c’est de la dynamite.

Tate Taylor en a tiré un film un peu académique, qui flirte parfois avec le sentimentalisme mais sans jamais basculer grâce un ensemble de comédiennes qui électrisent la pellicule. Viola Davis comme Jessica Chastain, Bryce Dallas Howard comme Allison Janney, Octavia Spencer comme Emma Stone, sans oublier l’irrésistible Sissy Spacek livrent autant de compositions mémorables qui donnent au film son indispensable chair.

Kathryn Stockett a tenu à accompagner le film pour ses premiers pas en Europe, l’occasion de lui demander quelle est la proportion de réalité et de fiction dans son roman. "C’est de la fiction mais j’ai grandi dans le Mississipi et j’ai été élevée dans une maison dont le patron était ma grand-mère. Parmi ses employés, il y avait Demetrie, ma nounou, qui était si tendre avec les enfants. La vie sociale était intense mais les hommes et les femmes vivaient de façon assez séparée. Le rôle de chacun était très clair. La femme gérait la maison, elle s’habillait très bien pour recevoir son mari à la fin de la journée. Et je voulais montrer cela, combien c’était ridicule et combien nos parents ont pris ce jeu au sérieux. Je ne comprends pas comment ma mère a pu jouer ce jeu".

Il fallait un électrochoc sans doute. "C’était le 12 septembre, le lendemain du 11 septembre 2001. J’étais dans mon appartement à New York. J’avais pris un mois de congé avec l’intention d’écrire. Et le 12, j’avais le mal du pays comme cela ne m’était jamais arrivé. C’est surtout à Demetrie que je pensais, c’est sa voix que j’entendais. Et j’ai commencé à écrire avec elle en tête. C’est le premier chapitre du livre. Quand il a été terminé. J’ai essayé de le faire publier. Et comme personne n’en voulait. Je l’ai montré à Tate Taylor, pour connaître son avis. Nous sommes amis depuis l’âge de 5 ans. Il m’a encouragé à l’envoyer à d’autres agents littéraires. Et après en avoir discuté pendant des mois, on a décidé d’en faire un film".

Au 61e essai, l’ouvrage a été accepté mais les 60 autres agents ont-il accompagné leur refus d’une explication ? "Ils avaient peur. Peur de la polémique : de quel droit une femme blanche pourrait-elle parler au nom des noires ?"

Tate Taylor enchaîne et s’emporte "Ils n’avaient rien compris au livre. C’est l’expérience de quelqu’un qui se met dans les traces de quelqu’un d’autre pour le comprendre, pour apprendre. Que dit ce livre fondamentalement ? Que chacun a le droit de raconter son histoire. Pourquoi Kathryn Stockett ne pourrait-elle pas raconter la sienne ? Le problème racial n’est pas guéri aux Etats-Unis. On aimerait bien mais on l’a juste mis de côté, dissimulé; il est toujours bien là, il faut l’affronter. Mais pour moi, ce n’est pas tout le livre, les relations entre femmes sont un thème tout aussi important.".

Si Tate Taylor est actif dans l’industrie du cinéma, il n’a réalisé qu’un seul film "Pretty Ugly People" passé plutôt inaperçu. Comment Dreamworks, le studio de Spielberg a-t-il régi à l’idée de produire ce best-seller avec l’auteur et son meilleur ami aux commandes ?

"Spielberg et son équipe auraient préféré que j’engage des actrices plus connues, plus en vue, mais ce n’était pas juste. Je comprends que pour eux, ce film accumulait les handicaps : il n’y a que des femmes, il traite du racisme et c’est un film d’époque. Ils auraient pu me dire : il nous faut une star. Eh bien non, ils ont fait le pari que l’amitié qui nous unissait, passerait l’écran. Car nous sommes tous des amis dans ce film. Je connais Octavia Spencer depuis quinze ans. J’ai emmené tout le monde dans le Mississipi un mois avant le tournage pour être ensemble, loin de L.A. Pour s’imbiber du Sud, de sa chaleur. Pour sentir le Mississipi, le meilleur et le pire, son hospitalité, sa nourriture et les fantômes de son passé. C’était comme un camp de vacances. Même le tournage. On travaillait dur mais le soir, on se retrouvait pour boire un verre et discuter des personnages. Cela n’avait rien à voir avec un tournage traditionnel."

Il faudra attendre le 18 janvier, au cœur de l’hiver, pour voir découvrir ce formidable ensemble de comédiennes à l’œuvre dans un Mississipi écrasé de chaleur.

Kathryn Stockett, La couleur des sentiments. Editions Jacqueline Chambon