Cinéma

Sally Hawkins, impressionnante dans la biographie d’une peintre naïve canadienne oubliée.


Critique:

Née en 1903 et morte en 1970 en Nouvelle-Ecosse, Maud Lewis est une peintre folklorique canadienne parmi les plus connues, pour ses toiles naïves représentant des scènes de la vie quotidienne et des compositions florales ou animales (dont “Les trois chats noirs” sont sans doute la série la plus emblématique). A Halifax, les visiteurs du musée des beaux-arts de la Nouvelle-Ecosse peuvent également visiter sa minuscule maison, originellement installée à Marshalltown, à quelques kilomètres de Digby. Une maison qui lui servit de studio et qu’elle a entièrement décorée de ses mains, peignant quasiment chaque centimètre carré disponible sur les murs, les escaliers…

Cette œuvre d’art totale en quelque sorte qui a émerveillé Aisling Walsh, qui signe une biographie plutôt classique de “Maudie”, en se focalisant sur sa peinture évidemment, colorée et vivante, mais plus encore sur sa relation avec son mari Everett, rencontré par le biais d’une petite annonce dans un magasin du coin. Vendeur de poisson ambulant un peu limité, celui-ci cherchait une aide-ménagère. Elle, touchée par une forme sévère d’arthrite, finira par s’enticher de cet homme rustre qui, à son contact, finira par parvenir à se comporter en être humain…

La cinéaste irlandaise prend un grand soin à reconstituer leur vie quotidienne dans cette petite cabane où ils ont habité pendant 40 ans. Cherchant à coller au plus prêt à la réalité (comme on s’en rend compte dans les images d’archives présentées au générique final), Walsh appuie peut-être un peu trop sur l’infirmité de ses personnages, quitte à attenter par moments à leur dignité. D’autant que la musique, omniprésente et très appuyée, vient souvent lourdement surligner le propos.

Pourtant, on finit par s’attacher à ce couple pas banal, qui a vécu simplement, en dehors de la société qui les entourait, à cette femme humble qui peignait en toute innocence, sans avoir conscience d’être une artiste, ces petites toiles colorées qu’elle vendait pour une poignée de dollars et acheter la nourriture de la semaine… Et ce à cause des acteurs, tous deux impeccables de retenue dans ces rôles difficiles, toujours en équilibre instable. Tant Sally Hawkins (assez mimétique) qu’Ethan Hawke parviennent en effet à faire vivre ces personnages, les empêchant de glisser dans la caricature grossière.

© IPM

Réalisation : Aisling Walsh. Scénario : Sherry White. Photographie : Guy Godfree. Musique : Michael Timmins. Montage : Stephen O’Connell. Avec Sally Hawkins, Ethan Hawke, Kari Matchett… 1h56


© AP

La réalisatrice irlandaise a cherché à reconstituer le plus fidèlement possible l’univers dans lequel Maud Lewis a vécu et travaillé toute sa vie.

Entretien: Hubert Heyrendt, Berlin

Présenté en séance spéciale en février au festival de Berlin, "Maudie" est le quatrième long métrage de l’Irlandaise Aisling Walsh, découverte avec le très beau "Song for a Raggy Boy" en 2003, sur l’enfer vécu par les jeunes élèves d’une école catholique irlandaise à l’orée de la Seconde Guerre mondiale. La réalisatrice a surtout travaillé pour la télévision britannique. On lui doit notamment en 2005 "Fingersmith", mini-série de la BBC, dans laquelle elle avait déjà dirigé Sally Hawkins.

Connaissiez-vous Maud Lewis avant de faire ce film ?

Oui, je connaissais quelques-unes de ses toiles. J’avais vu celle avec les trois chats noirs quelque part, sans doute à Toronto. Maudie est une artiste outsider. C’est cela qui m’a fascinée. Et pour moi, sa meilleure œuvre, c’est l’intérieur de sa maison, où l’on peut voir ce qu’elle a fait sur 40 ans.

Quelles recherches avez-vous effectuées pour préparer le film ?

J’ai essayé de trouver tout ce que je pouvais. J’ai été au musée d’Halifax où a été transférée sa maison. Ensuite, j’ai trouvé à Londres une peintre appartenant à un groupe d’artistes naïfs britanniques pour apprendre à Sally à peindre comme Maud. Car on avait besoin qu’elle puisse peindre dans le film. Et quand elle m’a envoyé la photo de son premier tableau, je n’en revenais pas ! Et puis il y a aussi ces images d’archives qu’on voit à la fin. Elles sont tirées d’un documentaire d’une heure sur Maudie, qui a été l’une de nos principales références pour la maison, les costumes, la façon dont Maud marche… Sally a dû le regarder une centaine de fois pour être aussi juste. Et puis il a fallu reconstruire cette maison minuscule de 4 mètres sur 4, qui est aussi un personnage du film. Cela fait dix ans que les producteurs sont sur ce projet. Originellement, ils voulaient la construire en studio. Mais on en a finalement construit quatre différentes, un peu plus grandes, qui correspondent aux différents état de sa décoration. Je trouvais fantastique de commencer avec juste un petit arbre qu’elle peint comme cela et puis que ça continue jusqu’à tout envahir…

Votre film est aussi le portrait du couple que Maud formait avec son mari Everett…

Le film évoque évidemment leur histoire d’amour. Elle n’aurait jamais été capable de faire ce qu’elle a fait sans lui. Et lui a trouvé quelqu’un à aimer. Elle a apporté de la couleur dans sa vie; elle l’a guéri. C’était un individu abîmé. Au début, on le voit boire son thé comme un sauvage et à la fin dans une jolie tasse en porcelaine. Elle l’a civilisé… Ce film est vraiment le portrait de leur mariage. Quand on voit où et comment ils vivaient, on comprend que tout est une question de simplicité. Ils sont parvenus à être heureux avec très peu.

Maudie est intéressante car elle questionne le statut d’artiste en n’ayant pas conscience d’en être une elle-même…

Beaucoup de ces artistes naïfs restent inconnus, dans leur coin… Mais essayez de répliquer une de leurs peintures, vous verrez que c’est très difficile. Maud a une habilité extraordinaire pour la composition, elle est très graphique. Beaucoup de ces sujets venaient de son calendrier, d’une boîte de biscuits… Ses références se trouvaient vraiment autour d’elle. Le plus long voyage qu’elle ait jamais fait, c’était pour quitter la maison de sa tante pour s’installer dans sa cabane. Son monde était petit mais elle a réussi à passer sa vie à peindre. Comme David Hockney, qui peint tous les jours depuis 60 ans, elle a fait au moins un tableau par jour. Avant d’aller vivre chez sa tante, elle était très aimée par sa mère, qui la faisait étudier à la maison, notamment l’aquarelle. Sa vie a changé du tout au tout à la mort de ses parents. Mais c’était une dure. Elle s’est vraiment battue pour devenir une artiste.

Maud se fichait de l’argent. Aujourd’hui, certaines de ses toiles valent des milliers de dollars. Qu’aurait-elle pensé de cela ?

Elle aurait sans doute été assez mal à l’aise avec cette célébrité. Elle vendait ses toiles 5 dollars aux gens qui passaient devant sa maison pour contribuer à leur vie commune. Elle ne pensait pas plus loin qu’à leur survie. Ils n’avaient ni électricité ni eau courante dans cette maison… C’est extraordinaire de se dire qu’ils ont vécu là 40 ans. Une partie de sa maladie à la fin de sa vie est liée au fait qu’elle a respiré des peintures toxiques, car elle n’avait que ça pour peindre… Ce qui est intéressant avec elle, c’est qu’elle fut une artiste commerciale. Toute sa vie, elle a vendu ses toiles pour vivre.

L’imagineriez-vous dans de grands musées comme Le Douanier Rousseau aujourd’hui par exemple ?

Oui ! Les volets qu’elle a peints pour une famille américaine à la fin des années 50 par exemple sont magnifiques. On en voit cinq au musée d’Halifax, ils sont exquis : fond noir, oiseaux… Mais pour moi, son chef-d’œuvre, c’est sa maison. Par contre, elle ne s’est jamais peinte. Ce qui se rapproche le plus de son autoportrait, c’est son miroir, qu’elle avait décoré de fleurs. C’est ce genre de petites choses que je voulais absolument mettre dans le film.