Cinéma Rencontre à Cannes

Mimi Le Meaux, Kiten on the Keys, Dirty Martini, Julie Muz, Evie Lovelle; les héroïnes de "Tournée" avaient tout pour séduire Tim Burton. Des strip-teaseuses hors normes, utilisant leur corps comme instrument de résistance au formatage, comme outil de combat contre la folie capitaliste américaine. De fait, le président du jury a été sous le charme du film de Mathieu Amalric qui les a filmées avec enthousiasme, volupté, respect, tendresse. Résultat : un prix de la Mise en scène a récompensé l’acteur aux deux Césars.

Depuis des années, Mathieu Amalric repoussait le tournage de son quatrième film, cédant à chaque fois à l’offre d’un beau rôle. Il s’en allait alors jouer pour Resnais (peut-on refuser ?), James Bond (peut-on refuser ?) ou Arnaud Desplechin (pas possible de refuser, non plus !).

A chaque fois, il y allait avec dans la poche du veston, "L’envers du Music-Hall", sorte de journal écrit par Colette durant sa vie "d’actrice" en province. "Elle y raconte son expérience sur la scène quand elle montrait un sein par-ci, un sein par-là, et qui a servi de base au scénario."

Mais, il lui fallait trouver un équivalent aujourd’hui pour que le projet puisse prendre corps. Et c’est ainsi qu’il est tombé sur un article à propos du "New Burlesque". "Je ne savais même pas que cela existait, reconnaît Mathieu Amalric rayonnant. J’ai découvert cela dans un article de "Libé". Je les ai d’abord connues par la scène et chaque numéro racontait leur personnalité, leur sens politique. Il y en a une qui mange des dollars dans son numéro. Au lieu de faire des discours, le corps peut être un vecteur politique, par la drôlerie. Cela racontait quelque chose sur aujourd’hui. Ce sont des femmes qui sont en colère contre quelque chose. Notamment l’obligation d’avoir un corps standardisé." Simultanément, Mathieu Amalric est choqué par le suicide de Humbert Balsan et, un producteur aussi indépendant que courageux soutenant des projets audacieux, dont "Quand la mer monte..." de Yolande Moreau, par exemple. "Joachim m’a été inspiré par des producteurs un peu plus âgés que moi, Paulo Branco (Ruiz, Oliveira, Bartas) Jean-Pierre Rassam (Pialat, Yanne, Ferreri). Je voulais aborder cette irresponsabilité prise en charge par ces producteurs aventuriers. Leur courage physique, financier, cette forme d’inconscience, de désobéissance qui, avec la mort de Humbert Balsan, m’a percuté. Je me suis vraiment demandé comment on faisait pour continuer."

C’est à ces deux sources que le scénario va se remplir. "On a d’abord écrit les personnages, et en rencontrant Mimi Le Meaux, Kiten on the Keys, Dirty Martini et les autres, quelque chose s’est superposé avec nos fantasmes. Je les ai d’abord connues par la scène comme spectateur et chaque numéro raconte leur personnalité, leur intimité, leur trouille, leur sens politique aussi. Au lieu de faire des discours, elles utilisent leur corps. On a beaucoup travaillé le scénario, beaucoup réfléchi à la place des shows, à l’écriture et au montage. Ce fut une vraie alchimie à trouver. Il est très compliqué de faire des films avec des spectacles car le spectacle peut tuer la fiction. Il faut trouver un moyen pour que le spectacle puisse faire avancer l’action. Avec le scénariste et le chef opérateur Christophe Beaucarne, on s’est dit que les shows devaient être ressentis par quelqu’un, donc pas de captation, pas de travelling. Le film s’appelle "Tournée", donc on n’est pas du côté des spectateurs, on est dans les coulisses, on est avec cet homme. Il écoute la fille qui chante et on ne voit rien. On comprend que c’est un producteur, mais on se demande ce qu’elles font sur scène car on ne voit rien. On passe ainsi un moment sans voir tout à fait ce qu’elles font."

Ce qu’on voit en revanche assez vite, c’est qu’elles ne sont pas Françaises mais Américaines. "Il fallait cette extravagance américaine. Les Américains ont une manière très différente de s’arranger avec la mélancolie. En Europe, il y a une glorification de la mélancolie, les Américains la traitent complètement autrement. Le "New Burlesque" ne peut être qu’américain. En même temps, faire venir ces Américaines crée des situations comiques. On mélange des langues et tout de suite, il se passe quelque chose. "Being alone, mon cul", dit Julie, c’est amusant. J’ai engagé Kitty Hartl que j’avais connue comme coach des dialogues sur le James Bond, pour les aider à intégrer des expressions françaises, cela rend le film beaucoup plus amusant. Et puis, nous avions un financement français, il fallait 50 % de français sinon, il fallait rendre l’argent au CNC."

Toutefois, celui qui parle vraiment dans "Tournée", ne le fait ni en français ni en anglais, puisque c’est le corps. "Il en faut du temps pour aimer son corps", dit l’une des effeuilleuses. "Oui cela prend du temps. Grâce à Arnaud Desplechin, je suis arrivé à dissocier la pulsion de vouloir être acteur, d’un traumatisme adolescent. Dustin Hoffman ne serait pas devenu acteur s’il n’avait pas eu d’acné. Les beaux mecs de l’école dont toutes les filles sont folles à 14 ans, ils disparaissent ensuite parce qu’ils n’ont pas souffert. Et du coup, ils sont cons. Il y a cela chez les hommes."