André Delvaux, l’œuvre au jour

Fernand Denis Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Voici huit ans, disparaissait André Delvaux, foudroyé lors d’une conférence qu’il donnait à Valence en Espagne. Ainsi s’en allait le père du cinéma belge. En pleine gloire. Peu avant sa disparition, les manifestations honorifiques s’étaient multipliées, tant au pays qu’à l’étranger, pour rendre hommage à celui qui fut, des décennies durant, le symbole du cinéma belge. Du cinéma belge moderne, car il existait, bien évidemment, un cinéma belge avant lui, mais en 1966, son premier film, "L’homme au crâne rasé", faisait entrer notre cinématographie dans la modernité.

Si quelques mois après son décès, l’ULB lui consacrait un colloque, André Delvaux allait ensuite disparaître du paysage cinématographique. Certes, et il aurait été le premier à se réjouir de voir tourner ses nombreux "enfants", de Jaco aux Dardenne, imposer notre petit pays sur l’atlas du cinéma. Mais tout de même, son œuvre était devenue quasi invisible. Seuls deux de ses neuf longs métrages existaient en DVD, "De man die zijn haar kort liet knippen" et "Rendez-vous à Bray", des éditions soignées à l’initiative de la Cinémathèque.

Cette traversée du désert vient de prendre fin, le nom d’André Delvaux est de retour. D’une part, on vient de créer une Académie André Delvaux, réunissant les professionnels de la profession, pour organiser une cérémonie de remise des "Magritte" du cinéma sur le mode des Oscars et des Césars. Et, d’autre part, Cinematek, avec l’aide de la banque Triodos, a entrepris la restauration de ses films et leur édition en DVD. Le premier de la série vient de sortir, c’est "L’œuvre au noir", son dernier long métrage.

Pour évoquer cette personnalité fondamentale de notre 7e art, nous avons rencontré Dominique Nasta. Celle qui dirige aujourd’hui Elicit, le "master en Arts du spectacle, orientation cinéma" de l’ULB, a bien connu André Delvaux, mais par des chemins disons sous-titrés. Fin des années 80, pour payer ses études, Dominique Nasta assure la traduction de films chez Titra, le spécialiste du sous-titrage. Elle est ainsi amenée à travailler sur "Babel Opéra", d’André Delvaux. Très consciencieuse, elle se pose plusieurs questions, les transmet à la productrice Jacqueline Louis qui l’invite à les demander elle-même à l’auteur. Très étonnée et intimidée, elle se rend alors chez le cinéaste, dans sa maison de la vallée des artistes à Linkebeek. Elle sera mieux que bien reçue, puisque Delvaux va s’intéresser à la thèse de la jeune étudiante sur la musique de film.

"André Delvaux, c’est un homme de la renaissance, résume-t-elle . Un homme qui avait un appétit de culture immense, et dans tous les domaines. En cinéma, il connaissait des expressionnistes allemands jusqu’au cinéma contemporain. Et il lisait tout. Il établissait les liens entre un poème, un peintre, une idée, un compositeur. Il avait une curiosité à tous les niveaux. Par exemple, il s’est mis à lire des ouvrages de linguistique et de sémiologie, car il voulait comprendre ce dont parlait ma thèse. Et chez lui, le savoir est indissociable de l’idée de transmission."

Cela débouche sur des œuvres complexes qui ne se livrent pas spontanément. "Ce sont des œuvres à clefs. C’est le cinéma en tant qu’exercice intellectuel, mais aussi humaniste. Ce que Delvaux propose n’est pas simple, mais cela conduit vers des auteurs, des compositeurs, des tableaux, etc. Ses films stimulent la curiosité. Il a eu beaucoup de chances, car il a tourné, de "L’homme au crâne rasé" à "Benvenuta", en pleine période du respect de la notion d’auteur. Aujourd’hui, son cinéma ne serait plus accepté aussi facilement."

Au-delà de son ancrage belge, André Delvaux incarne un courant du 7e art, celui du réalisme magique, "cet épanchement du songe dans la vie réelle", comme disait Gérard de Nerval. Il suffit d’un bruit, d’un objet pour glisser dans une autre dimension. "Le réalisme magique est fort lié au surréalisme belge. Il y a plus qu’une homonymie avec Paul Delvaux. Dans "Belle", il existe des citations filmiques très explicites. C’est l’idée de la mort mise en abyme, d’un vécu dans la mort et de la mort dans l’existence. C’est très surréaliste. C’est l’idée que le rêve, la mort, la réalité, l’imaginaire se côtoient en permanence, qu’il n’y a pas de frontières, pas de séparation. Ce qui participe aussi au réalisme magique, c’est la confusion des langues. Dans "Un soir un train", une servante parle un langage incompréhensible. C’est la notion de réalité multiple. Quand on change de langue, on change de réalité. Et là, on rejoint la problématique belge actuelle. A la fin de sa vie, l’état de la Belgique était chez lui la source d’un profond chagrin. Il trouvait qu’il n’y avait pas de richesse dans le séparatisme."

André Delvaux, le dernier cinéaste belge ? Voilà qui expliquerait la volonté de certains de l’oublier au plus vite.

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