André Delvaux, un artiste complet et raffiné

Théodore Louis Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Prétendre qu'avant André Delvaux, né à Louvain en 1926, le cinéma belge de fiction n'existait pas serait aussi absurde qu'inexact. La vérité est que, faute de structures de production et de distribution solides, il avait le plus grand mal à percer...

En dépit de réussites isolées, réduites, le plus souvent, au marché intérieur, on comptait sur les doigts d'une main ceux qui prenaient alors notre cinéma de fiction au sérieux.

Cela est si vrai que, lorsque fut présenté, en gala d'avant-première, dans une salle bruxelloise, L'homme au crâne rasé (1966), l'importance de ce premier long métrage d'André Delvaux échappa, à peu près complètement, au public. Il n'en alla pas de même dans d'autres pays, principalement en France et en Grande-Bretagne, où le film accumula les distinctions...

Basée sur le roman de notre compatriote Johan Daisne, cette oeuvre en noir et blanc, quelque peu `provocatrice´ raconte l'amour secret d'un maître d'école pour une de ses élèves. L'ensemble offre un mélange étonnant et détonant de délicatesse et de cruauté, de romantisme et de lucidité, de réalisme et d'étrangeté : nous basculons, insensiblement, dans un monde inquiétant et parfois suffocant (celui d'une conscience blessée qui se défait) sans sortir un instant des rails du `quotidien´.

En antihéros coincé, partagé entre une vie professionnelle sans surprise et une vie intérieure perturbée, le comédien néerlandophone Senne Rouffaer était saisissant...

Alors que nos tâcherons de la pellicule s'appliquaient à imiter les productions étrangères les plus standard, André Delvaux met son point d'honneur à révéler notre héritage artistique et culturel et à promouvoir nos richesses naturelles.

Il filme des terres irriguées par l'Escaut, au nord d'Anvers, les Hautes Fagnes brumeuses, donne de nostalgiques aperçus des Ardennes et des Flandres, capte des paysages d'hiver et de neige... Non pour encadrer une action ou pour situer un lieu-dit, mais pour faire perdre pied au spectateur, pour le plonger dans un no man's land aux confins de la réalité et du Fantastique...

Cette préoccupation apparaît dès son second long métrage, Un soir un train (1968) qui sera son premier film en couleur. A nouveau, notre compatriote jette son dévolu sur une oeuvre de Johan Daisne: une nouvelle, Le train de l'inertie.

Il existe un lien évident entre Un soir un train et L'homme au crâne rasé : encore un enseignant `mal dans sa peau´; encore une aventure incertaine qui s'achève abruptement et tragiquement; et une même confrontation de l'amour et de la mort. Le couple Anouk Aimée/Yves Montand apporte à cette fable une dimension humaine essentielle et contrastée.

Troisième long métrage d'André Delvaux, Rendez-vous à Bray (1971) marque un tournant dans la carrière du cinéaste. D'une part cette libre adaptation d'une nouvelle de Julien Gracq Le roi Cofutéa obtient le Prix Louis-Delluc, décerné par la critique française, ce qui vaudra à son auteur la consécration. Le cinéaste a désormais les coudées franches : il peut choisir librement ses sujets.

D'autre part, nous le verrons enrichir et nuancer davantage sa palette en déployant une relation sentimentale et humaine dans le prisme des souvenirs. De tous les films de Delvaux, Rendez-vous à Bray est le plus chargé d'`atmosphère´.

On entre, pas à pas, dans un monde de perceptions et d'impressions étranger au plein jour et à la raison pure. Si la Première Guerre mondiale n'est pas au coeur du sujet et ne sera jamais montrée, elle n'en jette pas moins une ombre sur cette évocation `juvénile´, délicate, ironique et tendre où l'intelligence le dispute à la sensibilité.

Non moins que les couleurs, d'un extrême raffinement, que les décors et les costumes d'époque, que la distribution, des plus séduisantes (réunissant Mathieu Carrière, Roger Van Hool, Bulle Ogier et Anna Karina), la musique joue un rôle déterminant dans la création d'un climat enveloppant, fait d'ambiguïté, de mystère, de silences.

Après une telle réussite, comment ne pas être déçu par Belle, que Delvaux tournera deux ans plus tard, d'après un scénario entièrement de sa main ? C'est le seul ouvrage franchement médiocre d'un artiste de talent.

Cela dit, ses deux films suivants, Femme entre chien et loup (1979) et L'oeuvre au noir (1988) n'ont pas tenu leurs promesses. Le premier manque absolument de nécessité et n'évite pas les pièges de l'oeuvre à thèse. Quant au second, inspiré par le roman de Marguerite Yourcenar (qui en approuva, sans réserve, l'adaptation) il n'est guère convaincant, malgré de beaux paysages liés à la présence du regretté comédien Gian Maria Volonte.

Bâtie sur La confession anonyme de Suzanne Lilar, Benvenuta n'est certainement pas l'oeuvre la plus originale du réalisateur, mais c'est sans aucun doute la plus brillante.

Au lieu d'une adaptation, le cinéaste nous propose une recréation de l'oeuvre littéraire. La confession déguisée de l'écrivain belge gravitait autour d'une seule relation. Le film nous en offre deux. Deux couples. Deux amours qui renvoient l'un à l'autre en un jeu de miroir... Cet ouvrage a été classé parmi les 10 meilleurs films européens de 1983 et obtenu le Prix spécial du Jury au Festival des Films du Monde de Montréal.

Notre recension serait insuffisante si elle escamotait l'apport d'André Delvaux au cinéma `documentaire´ (au sens large). Un remarquable moyen métrage sur le peintre hollandais Dierick Bouts domine de très haut cette contribution et ajoute une pièce maîtresse à l'édifice non négligeable du `film sur l'art´, genre qui s'est développé, sinon créé, dans les années 50.

`J'ai besoin des autres´ avouait, un jour, lors d'une conférence de presse, le réalisateur de L'homme au crâne rasé. Une façon de nous rappeler que ce créateur inclinait à solliciter les oeuvres d'autrui. Non, certes, pour les piller, mais pour les repenser, les réinventer, se réservant d'y projeter son propre regard et son propre style.

Esprit agile et ouvert, curieux des oeuvres de son temps comme des créations du temps passé, musicien dans l'âme, André Delvaux eut le mérite d'arracher notre cinéma au ghetto où on le maintenait et, l'orientant vers les formes de la modernité, réussit à l'imposer par-delà nos frontières.

© La Libre Belgique 2002

Publicité clickBoxBanner