Cinéma Le rôle du père à nouveau interrogé par le réalisateur de "Nobody Knows".

A peine un an après "Notre petite sœur", le prolifique réalisateur japonais Hirokazu Kore-eda revenait en mai 2016 avec "Après la tempête", qui sort cette semaine sur les écrans belges.

Cette œuvre ne déroge pas au statut de Kore-eda, le réalisateur de la famille par excellence - de "Still Walking" à "Tel père, tel fils" en passant par "Noboy Knows" ou "I Wish". A chaque fois, une question de positionnement au sein la cellule se pose - comme devient-on sœur ? Comment est-on père ? Cette fois, le point d’interrogation porte sur la place du père divorcé - vis-à-vis de son fils, de son ex-femme - mais aussi de l’héritage (au propre et au figuré) de son père et de sa mère.

Ryota (Abe Hiroshi), écrivain raté et fauché, vit d’expédients. Reconverti détective privé - traquant autant les maris volages que les chats perdus - il tente de doubler ses maigres revenus en jouant aux courses, dans l’espoir de gâter son fils et, peut-être, de reconquérir sa femme Kyoko (Maki Yoko).

Mais chez Kore-eda, ce sont surtout les sentiments et l’humanité des personnages qui comptent. Ryota est confronté à l’apparent échec de sa vie suite à la mort de son père. Il revient dans le quartier de son enfance autant pour visiter sa mère (Kiki Kirin) que pour tenter de mettre la main sur quelque objet dont il pourrait tirer revenu.

Le réalisateur a eu l’idée de ce film il y a plus de quinze ans. Elle est née suite à la mort de son propre père. Ce lien intime se retrouve jusque dans les décors du film, qui a été tourné dans le complexe immobilier où Hirokazu Kore-eda a grandi durant son adolescence.

Pour porter ce récit, une nouvelle fois délicat, profondément juste dans les ressorts intimes qu’il met en branle, le réalisateur s’appuie sur sa "famille" de comédien : Abe Hiroshi, avec lequel il collabore pour la quatrième fois, depuis "Still Walking" (2008); Maki Yoko, qu’il avait dirigée dans "Tel père, tel fils" (2013), sans oublier Kiki Kirin, 73 ans, doyenne du cinéma japonais, dont c’est le cinquième film sous la direction du réalisateur (et dont le public se souviendra probablement du magnifique rôle dans "Les délices de Tokyo" de Naomi Kawase, en 2015).

Il faut entendre son personnage, à travers elle, évoquer la possible réincarnation de son mari sous la forme d’un papillon bleu qui l’a suivie peu de temps après sa mort. Le débit, les intonations, la gestuelle de la comédienne sont à cet instant pure merveille, alliance de son talent et du regard de son réalisateur. Pour des scènes comme celle-là, tout film de Kore-eda vaut le détour.

Le point fort du film, c’est le basculement qui lui donne son titre symbolique, lorsqu’un typhon contraint toute la famille décomposée à se cloîtrer dans le même appartement. L’art subtil de l’observation du réalisateur se déploie alors pleinement, avec la "force tranquille" qui est la sienne.

On rappellera qu’au Japon, les forces de la nature, et les typhons en particulier, se déchaînent régulièrement, ne constituant en soi rien d’exceptionnel. Le danger sous-jacent qui les accompagne contribuent au sentiment de l’impermanence, profondément intériorisé dans la culture nippone et constitutif du bouddhisme. Source de souffrance pour les uns, elle apparaît au contraire chez Kore-eda comme ferment de la capacité au changement ou au renouveau.

"Après la tempête" ne dénote pas dans une œuvre décidément d’une rare cohérence et d’une tout aussi rare humanité. Au moment où elle survient, on rêverait d’être enfermé en pleine tempête avec une famille made in Kore-eda.


© IPM
Réalisation et scénario : Hirokazu Kore-eda. Avec Abe Hiroshi, Maki Yoko, Kiki Kirin,… 2h.