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ENTRETIEN

"Nous participons tous au lavage de cerveau"

PAR ALAIN LORFÈVRE

Mis en ligne le 16/11/2004

Après «The Truth About Charlie», révision de «Charade» de Stanley Donen, «The Manchurian Candidate» est le second remake que signe Jonathan Demme. C'est aussi, tout de suite après «The Agronomist», documentaire sur l'activiste haïtien des droits de l'homme Jean Dominique, un second regard «politique» du réalisateur. C'est, enfin, son retour au thriller, treize ans après «Le silence des agneaux» qui lui valut l'oscar du meilleur réalisateur en 1992.

Après «The Agronomist», «The Manchurian Candidate» évoque aussi indirectement la politique américaine. C'est un sujet qui vous préoccupe?

Pas spécifiquement dans le cas de ce film. Les responsables de la Paramount et moi-même ne voulions pas que ce film soit un tract politique mais un thriller psychologique intense sur fond politique. Le personnage de Denzel Washington, Ben Marco, est en bien des points très proche de celui de Jodie Foster dans «Le silence des agneaux». Bien sûr, il y a cet arrière-plan politique qui fait partie de l'histoire originale et qui est très stimulant, mais je ne voulais pas que celui-ci prenne le dessus sur le thriller.

Avez-vous vu la version de 1962?

J'ai commencé à le regarder, un peu comme un devoir. Mais au bout de 20 ou 30 minutes, je me suis aperçu que j'avais déjà une vision personnelle du film en tête grâce au script de Daniel Pyne. Et je me suis dit que l'original allait me perturber plus qu'autre chose, car il présente une vision très forte de l'histoire. Je ne voulais pas courir le risque de m'autocensurer en craignant de dupliquer l'original parce que je l'aurais vu. Nous avons toutefois été très vigilants à ne pas répéter certains aspects esthétiques de l'original, comme les rêves de Ben Marco notamment. C'est aussi la raison pour laquelle nous avons modifié un des éléments déclencheurs chez Bernard Shaw, en supprimant l'image de la reine de coeur, présente dans le roman et dans le premier film.

C'est aussi une version encore moins légère. Il n'y a plus d'histoire d'amour et les rares moments de légèreté du premier sont gommés.

Je crois que c'est dû à la manière dont Dan a réécrit l'histoire. C'est une approche plus agressive destinée à davantage impliquer émotionnellement le public. Nous avons plus travaillé sur les gros plans pour accentuer cette implication et la claustrophobie des personnages.

C'est amusant parce qu'en vous écoutant, on se dit que vous seriez un excellent manipulateur par l'image...

Nous participons tous au grand lavage de cerveau. Que ce soit la presse, la télévision, la pub, le cinéma, les hommes politiques, nous ne faisons tous qu'essayer de persuader les autres de quelque chose.

Par moment, le film prend les aspects d'un véritable documentaire sur les coulisses d'une campagne électorale. On se dit que ce n'est quand même pas anodin en cette année présidentielle.

Notre film ne se situe pas au même niveau que des documentaires comme «Fahrenheit 9/11» ou «Out Fox». Ce n'est qu'un divertissement. Mais c'est aussi une parabole sur la politique, les médias et l'altération de la vérité au profit d'un grand groupe financier.

Même si ce n'est pas un «tract» politique, on sent que vous-même éprouvez de la colère.

Comme Américain, une fois que vous êtes conscient de ce que nous faisons à l'extérieur de nos frontières, que vous vous y intéressez comme citoyen, cela peut effectivement vous rendre très en colère.

Eleanor Shaw vole presque la vedette au héros Ben Marco.

J'ai toujours pensé qu'il était de ma responsabilité de réalisateur de ne pas juger les personnages. Je me suis donc toujours placé du point de vue du meilleur ami des «méchants», même pour Hannibal Lecter! Dans ce cas-ci, je dois avouer que je trouverais même très agréable de partager un moment avec Eleanor Shaw: elle a un côté sexy, elle est très charismatique et c'est une femme qui sait ce qu'elle veut. Dans les scènes de la convention où elle persuade son parti de soutenir son fils, je crois que dans la réalité, j'aurais moi aussi voté pour! Même si je ne suis pas d'accord avec sa politique.

© La Libre Belgique 2004

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