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ENTRETIEN

Kore-eda s'est glissé comme un enfant dans un fait divers

PAR FERNAND DENIS

Mis en ligne le 16/11/2004

Jusqu'à «Nobody Knows», les films du réalisateur japonais Kore-eda Hirokazu étaient passés au Festival de Cannes sans guère laisser de traces. Certes, il y a cette fois une trace au palmarès avec un prix d'interprétation masculine décerné au jeune garçon Yagira Yuya, mais il y a surtout cette trace émotionnelle que conserveront bien des spectateurs après avoir été plongés dans ce bain de tristesse profonde. C'est à Gand que nous avons rencontré le réalisateur, où son film a enthousiasmé le festival, qui lui a d'ailleurs décerné son 31e Grand prix.

Quelle est l'origine de cette histoire bouleversante.

Un fait divers qui s'est déroulé à Tokyo, voici 16 ans. A cette époque, les médias s'étaient surtout acharnés sur la mère, en se demandant comment elle avait pu abandonner ses quatre enfants. Moi, ce qui m'avait frappé, c'était un tout petit article dans lequel une des soeurs disait combien leur grand frère était gentil, que le drame n'était pas de sa faute. Cela m'avait surpris que le premier souci de cette petite fille qui avait vécu une pareille épreuve, c'était de protéger son grand frère. Dès lors, pour moi, il n'y avait qu'un seul moyen de comprendre ce fait divers, c'était d'imaginer les relations entre ces enfants. A partir de cette idée-là, j'ai écrit un script que j'ai pu mettre en scène quinze ans plus tard.

Comment avez-vous fait pour imaginer cette situation du point de vue d'un enfant?

A l'époque, je m'étais identifié au garçon. En fait, je me suis servi de ma propre expérience d'enfant. Bien sûr, je n'ai jamais été abandonné pendant six mois, mais je me rappelle très bien le sentiment que j'éprouvais quand ma mère - qui travaillait -, tardait à revenir à la maison. Ou bien quand des amis me lassaient tomber. J'ai utilisé ces sentiments de mon enfance pour imaginer la vie non pas d'un seul mais de ces quatre enfants.

Avez-vous adapté votre scénario en fonction des réactions de vos quatre enfants acteurs?

Oui, j'ai beaucoup appris en les observant. Mais en fait, ils n'ont pas reçu de script, je ne leur ai jamais raconté l'histoire. Pendant une année, à chaque congé scolaire, ils sont venus sur le plateau. Chaque jour, je leur racontais ce qu'ils allaient tourner, mais ils ne savaient pas ce qu'ils allaient faire le lendemain ou la semaine suivante. Par exemple, ils ignoraient que la mère n'allait pas revenir. Au bout d'un certain temps, les enfants plus âgés ont compris qu'elle ne reviendrait pas, mais pas les deux petits. Le dialogue était écrit mais, effectivement, j'ai utilisé beaucoup de choses qui venaient des enfants.

Votre ambition était-elle d'obtenir un film qui soit à la fois tragique et tendre, triste et chaleureux?

Oui, je voulais donner un double sens à chaque séquence, montrer le côté heureux et le côté tragique. Exemple, quand Akira rencontre des amis, c'est un moment heureux pour lui, mais quand ces amis viennent chez lui, ils détruisent l'harmonie de la communauté. J'ai essayé de mixer les deux regards.

On est surpris par l'absence de tout jugement moral. Est-ce parce que vous considérez la mère comme une enfant?

C'est vrai, c'est une enfant. Il n'y a qu'un seul adulte dans cette histoire, c'est Akira, le garçon de 12 ans, lequel est forcé d'endosser le rôle de parent. C'est d'ailleurs quand il redevient un enfant, quand il s'en va jouer au base-ball avec ses copains, que survient la tragédie. C'est un autre exemple de séquence à double sens. Mais il n'y a pas que la mère, les autres adultes du film se comportent comme des enfants. Pour moi, ce qui différencie l'adulte de l'enfant, c'est la conscience de ses responsabilités.

Alors que la famille est aujourd'hui éclatée ou recomposée, que vous inspire le jusqu'au-boutisme familial de ces enfants?

Effectivement, cela interpelle. Ces quatre enfants manquent de tout mais ils possèdent cette chose que beaucoup d'enfants n'ont plus ou ont perdue. En même temps, c'est aussi cet excès d'amour qui provoque la catastrophe.

Peut-on qualifier votre mise en scène de musicale, à la façon de la musique sérielle. Comme Steve Reich, Philip Glass, Tangerine Dream ou Kraftwerk, vous répétez les scènes avec une variation qui leur donne un relief différent. Je ne l'ai pas fait consciemment en terme de structure, de composition musicale; mais ces répétitions donnent un rythme et les variations sont très importantes. C'est bien sûr le cas à propos de la scène des escaliers mais aussi pour celle des nouilles, quand la mère demande aux enfants si elle les a bien préparées. Plus tard, la même question est posée dans les mêmes circonstances, mais par Akira, qui a préparé le repas. C'est un petit changement qui fait d'autant plus sentir l'absence de la mère. C'est le cas aussi pour les saisons. Je n'y avais pas pensé en terme de composition musicale, mais cela me rend très heureux qu'on ait pu le percevoir de cette façon.

© La Libre Belgique 2004

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